la poésie, le corps en filigrane

            Si notre cartel a l’ambition de dire que la psychanalyse se situerait du côté de la littérature, a l’ambition de faire un lien entre poésie et psychanalyse, de dire que le psychanalyste serait poète ou poème comme le dit lui-même Lacan, je me propose pourtant de me pencher du côté de l’analysant, là où il semble que le poème tant attendu pourrait se déployer et s’écrire enfin, avec tous ses manquements, avec tous ses restes, tous ses creux et tous ses blancs. Pourrait se déployer, l’analyste et sa proposition d’écoute aidant, on l’espère. Le poème qui serait l’écriture d’une poésie déjà inscrite et qui ne demanderait qu’à s’énoncer, une poésie « en souffrance », la poésie de l’analysant sans qu’il en sache quelque chose, poésie qui lui fait défaut, écrasée sous le fantasme d’un impossible malheureux, qui se lit sous le symptôme, dont le symptôme est déjà l’écriture en « négatif », mystère et secret des « mains négatives «, de la « parole négative » qui cache bien ses réels méandres poétiques et son corps poétisé, enfin… Il semble alors bien modeste le travail de l’analyste, bien modeste sa besogne, sa tentative de ponctuation, et même si elle se soutient d’avoir été elle-même un jour poésie en mal d’être poème. Nous tentons, du côté de l’analysant, une invitation à s’entendre autrement, à se laisser traverser autrement, à réécrire et surtout à écrire.

La poésie veut du corps, est corps, le poème le montre, le ravive, le laisse enfin flotter là où il pourrait être suffisamment bien, là où ses impasses pourraient ne plus aspirer mais restituer. Le réel est du côté du souffle à peine perceptible, le réel se signe au corps et peu se déployer si les mots croisent les battements d’ailes, les tremblements, si le silence s’ajoute aux mots, et le poème peut faire suite, faire acte à chaque syllabe, à chaque blanc, à chaque rapprochement inédit.

« Il n’y a pas d’autre définition possible du réel que : c’est l’impossible quand quelque chose se trouve caractérisé de l’impossible, c’est là seulement le réel ; quand on se cogne, le réel, c’est l’impossible à pénétrer. » 

Lacan, Conférence au Massachusetts Institute of Technology (02/12/1975), parue dans Scilicet, 1975, n° 6-7, pp. 53-63

Et le lecteur se cogne lui aussi à ce laissé, cette chute du mot suivant, cette chute de la métaphore même, cette difficulté d’attraper du sens. Il n’a plus qu’à « sous-entendre », à écouter le tord du corps, le tremblement de la voix qui le nomme. Et si la poésie de Du Bouchet nous frappe à cet endroit, nous pourrions dire que chaque poète se retire dans des « blancs », visibles ou implicites, pour mieux « garder » le ratage, ne surtout pas « réussir », faire acte du ratage, le laisser glisser entre les lignes. Il retire du corps en plein, pour en faire du corps en creux, le réel du corps qui ne se donne pas en mots.

Pourrait-on dire que le réel, dans le roman, même poétique, se déploie peu à peu tandis que, dans la poésie, le réel se fait acte à chaque instant, gratte les mots et gratte l’entre-mots pour en restituer les aspérités ?

Michaux s’amuse parfois et derrière cet amusement se fraie un cri qu’accomplit le saut des mots, leurs rebonds. Ils s’entrechoquent et le grattage se fait bien entendre, ce qui gratte à la porte et démange, et demande une sortie.

Avec La Haine de la poésie, la polysémie est toute proche : la poésie que l’on hait dans sa forme la plus convenue ou la haine sur laquelle la poésie aurait à s’inscrire et à se travailler ?

La haine du discursif certes comme dira Bataille mais, pour nous autres, psychanalystes, entendant cette haine bien souvent chez nos patients, d’eux-mêmes, d’une part d’eux-mêmes, de l’impossible poison, de l’impossible d’eux-mêmes, de cette part qui ne veut se faire jour entièrement parce que le danger d’y être y plane. Pourtant c’est exactement dans cet impossible que tout un programme poétique peut advenir, une chanson douce que me chantait…, pour que je sache la perte et le reste toujours manquant à venir. Une chanson douce retournée, tordue tout d’abord qui demanderait le passage de la haine pour se fredonner à nouveau sur de nouvelles tonalités.

Là aussi, on se gratte la peau, on se racle la gorge pour empêcher d’entendre qu’il n’y a rien à attendre mais qu’il y a à dire.

J’aimerais terminer ce court texte par quelques mots sur Le bateau ivre d’Arthur Rimbaud, qui, maintes et maintes fois commenté, n’en a pourtant jamais perdu son élan et sa nécessité. Ce n’est pas Rimbaud qui est ce bateau ivre mais le bateau ivre qui est Rimbaud, le poème tout entier qui est Rimbaud. C’est un « je » qui n’est même plus métaphorisé mais plein d’un réel qui se donne sans que le poète puisse y faire grand-chose, qui le submerge et nous submerge à sa suite.

Le poème, dans sa forme même, nous prend immédiatement, nous prend et nous laisse aussi vite. Ivre aussi de ce qu’il a caché alors qu’il voulait le montrer, de ce qu’il a montré alors qu’il voulait le cacher. Tout ce jeu entre dévoilé et voilé, tout ce jeu entre ce que dit l’analysant et ce qu’il ne dit pas, ce qu’il voudrait dire en même temps qu’il ne le veut pas. Cette immense nécessité oui, qui appelle à la chute du dire, sans cesse, alors, à renouveler. Rimbaud et l’ivresse émotionnelle dans laquelle ce poème nous plonge. Le poème nous entraîne et nous n’y pouvons rien sauf à fermer le recueil. Le sens est là mais enlacé au rythme, à sa fulgurance et cet enlacement le « floute », le laisse au second plan. Chez Du Bouchet également, dans les blancs qu’il travaille pour se garder et nous garder d’une victoire illusoire, et rien ne sert de tenter la compréhension. Chez Rimbaud, qui n’a alors que 16 ans, les 100 vers se succèdent et s’enjambent laissant leurs traces indélébiles et nous emportant bien au-delà de la compréhension dont on a que faire !« Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir » …soit ce qu’il a entrevu dans le rêve, la seule vraie part de l’homme, et lorsque l’on tombe du rêve, on tombe dans l’opacité.

            La poésie est un secret qui aimerait tant ne plus l’être, qui hésite entre la terre et la mer et qui trouve la force de les lier pour ne plus avoir à chercher.

Catherine Carpentier, avril 2023

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