Le désir du cinéma

Mouvement vers l’image

A quel moment s’impose ce désir d’aller vers le cinéma ? C’est comme un appel même si il n’y a là dedans rien de mystique.

La lecture de Commentaires1 de Chris Marker me capte, me passionne, elle ouvre une voie.

D’un côté, des photographies ou photogrammes, de l’autre un texte tiré du journal de bord du cinéaste. Dans Si j’avais quatre dromadaires, un photographe amateur et deux de ses amis commentent des images prises un peu partout dans le monde.

« La photo, c’est la chasse, c’est l’instinct de chasse sans l’envie de tuer. C’est la chasse des anges. On traque on vie et clac au lieu d’un mort, on fait un éternel. » En tournant la page, surgit la photo d’un masque grec, regard intensément vivant grâce au jeu de lumière. « Il y a la vie et il y a son double et la photo appartient au monde du double. D’ailleurs, c’est là qu’il y a un piège. A force de t’approcher des visages, tu as l’impression que tu participes à leur mort de visages vivants, de visages humains. C’est pas vrai : si tu participes à quelque chose, c’est à leur vie et à leur mort d’images. »

D’un côté des images, de l’autre des textes qui flottent, n’essayent pas de les décrire mais tissent des échos. Entre les deux subsistent l’écart, le mystère de cette coexistence.

C’est une situation familiale particulière – un trou à l’endroit du père, la longue absence d’une mère, qui part pour revenir après un trou de plusieurs années – qui m’amènent au cinéma. 

Comme une tentative de raccorder des mots et des images et de tisser ainsi un filet sur le vide. La plupart de mes films s’articulent autour des questions de mémoire, de transmission, de fêlure. Que faire avec le manque ? Que peut le cinéma ? Permet-il de déchiffrer quelque chose de sa situation dans le monde, de la saisir, d’en devenir non le maître mais l’interprète ? Je suis d’ailleurs surprise de constater à quel point ceux des cinéastes qui m’entourent avec qui j’ai lié amitié, ont eux aussi quelque chose à réparer du côté du vide, de l’absence cruelle qu’elle concerne celle des parents en tout cas des liens précoces. Il y a souvent un/ une absente qui continue à réclamer sa place. Et pourquoi se saisir du cinéma plutôt que de la littérature ou de la poésie ? Peut-être à cause de son pouvoir d’incarnation, sa capacité de ramener des corps, des voix. C’est ce qui est à la fois troublant et extrêmement dangereux.

En réalisant « A une lettre prés » ou je remonte le fil de mon histoire familiale à trous, je finis, au bout d’une quête semée d’embuches, par rencontrer un frère de mon père, le seul de la fratrie encore en vie « De quoi pourrait-on parler, s’exclame til, de ta mère ? ». Après les premières tentatives d’évitement, une brèche s’ouvre. J’entends ses silences, son malaise face à l’histoire de son petit frère devenu fou. Une phrase qui semble lui échapper éclaire toute l’histoire, la scène manquante surgit. « Ce qui l’a brisé c’est l’armée, en Indochine, un légionnaire se vantait d’avoir piqué à la baïonnette une femme avec son bébé, Marcel l’a pris lui a mis la tête sous l’eau, il lui a fait une belle lessive, il a failli le tuer…C’est là qu’on l’a arrêté et enfermé comme foldingue ».

J’éprouve alors le besoin de prendre l’air, de poursuivre la discussion à l’extérieur.

La scène est maintenant filmée de dos, je marche aux côtés de mon oncle, nous longeons un champ de peupliers, il m’explique que les champs de peupliers constituent souvent une forme de dot que les pères destinent à leur fille, c’est un arbre qui a une croissance rapide. Et la,c’est trop. J’imagine le cadre dans lequel je suis incluse, l’image qui se fabrique, ce qu’elle peut évoquer. A la fois dedans et dehors, j’imagine la scène qui se dessine : une jeune femme marchant aux cotés d’un homme mur, massif, figure protectrice, paternelle, le chemin s’ouvre devant eux dans une belle perspective, on entend parler de dot et de peupliers… Au montage, aurait pu exister la tentation que cette scène constitue une fin : le vide est comblé, une autre figure paternelle prend la place de l’absent. Sans doute, cela m’a effleurée et surtout terrifiée. Acte manqué réussi : j’ai perdu la cassette de cette séquence, elle ne réapparaitra qu’une fois le film terminé. Je ne voulais pas que cet oncle vienne se substituer à mon père, l’absent à peine entraperçu aurait été immédiatement recouvert, remplacé, une véritable trahison.

Cette exigence « le dire vrai » commune au travail analytique dessine la ligne narrative à tenir, on ne peut y déroger. La plupart du temps, il est difficile de la faire entendre aux diffuseurs, leur obsession étant de colmater, combler les vides, les blancs, homogénéiser le récit pour le faire tenir et tenir le spectateur, créer du suspense. Maintes fois, j’ai du m’opposer fermement à leurs injonctions pour protéger « mes » personnages, leur espace intime. Ils m’ont fait confiance, je dois absolument les préserver de la surexposition, de toute tentative de spectacularisation, déformation, raccourcis que la chaîne peut opérer sur leur témoignage en le tronquant ou en l’insérant dans un autre discours. Il faut de la vigilance. Pour Naitre d’une autre (le titre original L’empreinte étant refusé), la grande hantise des diffuseurs s’exprimait ainsi « Il ne faut pas que ce soit trop psychanalytique ! », c’est comme si le loup allait entrer dans la bergerie ! Je ne répondais rien pensant justement que ce qui me guidait, c’était le recueil d’une parole inouïe, ce moment ou elle advient. Pour moi, c’est en termes d’événement, le seul qui tienne la route.

Dans le recueil de cette parole, je crains parfois de ne pas occuper la bonne place. Je ne suis pas un thérapeute. Je rappelle le contrat initial, je suis ici pour faire un film, l’histoire que vous me confiez me concerne, je prendrai soin de la restituer, elle parlera à d’autres. Je dois comprendre ce qui motive leur choix de participer, ce qu’ils ont à y gagner, jamais en terme financier. Sinon, impossible de poser ma caméra, je n’y suis pas autorisée.

Cette expérience met en jeu et en péril quelque chose qui nous est commun, transforme quelque chose du filmeur et du filmé, sinon il ne peut exister de film, de territoire inconnu créé ensemble.

Cathie Dambel

*Commentaire 1 et Commentaire 2, Seuil 1961, épuisé

  1. Commentaire 1 et Commentaire 2, Seuil 1961, épuisé ↩︎

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