Je compris, un jour déjà lointain de séminaire de l’I-AEP, que psychanalyste n’était pas un titre, mais une fonction. Dans la même veine, féministe est un terme galvaudé, travesti, associé régulièrement à une attitude de confrontation ou de pensée qui tourne en rond. Ce n’est pourtant pas un titre non plus, et « féministe » est devenu un sobriquet peu élogieux, mais La féministe n’existe pas, pas plus que La femme, car « quand on la dit femme, on la diffame…Et ça d’origine »1 écrit Jacques Lacan. En outre, être féministe n’est pas genré, ni sexué et ne vient pas dire ce qui nous anime. Cela relève d’une position autre, qui tente d’entendre et de comprendre la différence, de réfléchir l’esprit ouvert, non rétif à l’évolution de nos concepts, « au-delà du phallus »2 comme le disait Lacan, sans y mettre un écran, entendez-le comme vous le désirez. Nous aurions pu choisir une autre formulation : « Des psychanalystes observent les œuvres d’artistes » mais elle perd de sa substance. Se battre pour savoir si l’une est meilleure que l’autre est stérile, un pas dans la mauvaise direction. « Je ne suis pas une femme architecte, je suis architecte. » disait Dorte Mandrup, architecte danoise, qui a reçu un prestigieux prix en 2007, en récompense de la féminité de ses projets. Elle s’est demandé si la masculinité des projets serait ainsi mise en avant pour ses collègues de sexe masculin. Les questions sur lesquelles nous butons se cognent inévitablement, avec récurrence ou réitération, à des résistances ou des interprétations un peu hâtives. Mais le Réel, justement, c’est là où l’on se cogne… « Il n’y a pas d’autre définition possible du Réel que : c’est l’impossible quand quelque chose se trouve caractérisé de l’impossible, c’est là seulement le Réel ; quand on se cogne… ».3
Nous avons donc choisi d’observer les œuvres d’artistes femmes, plasticiennes, danseuses, chorégraphes, peintres, musiciennes, sculptrices, céramistes, brodeuses. Nous sommes allées à la rencontre de certaines d’entre elles, nous avons commencé à tisser des échanges. Il a suffi de quelques coups de fil, ce fut très spontané.
J’ai rencontré pour ma part Marianne Pascal après la lecture de ses livres « L’inconsciente », un texte autobiographique d’une grande sensibilité et « S’accrocher au monde. Essai sur l’art dans la vie. », où elle évoque sa démarche dans l’art, sa sensibilité aux œuvres et aux autres artistes. Elle est plasticienne, le terme « plastique» venant du latin plasticus qui signifie « modelé », « formé ». Elle utilise comme médiums ou supports la photo, le dessin, la peinture, la sculpture et l’écriture. Laurette Casez est céramiste et plasticienne, poète et faiseuse de mots. Joëlle Aujoux qui expose ses sculptures pour ce séminaire, s’est aussi prêtée au jeu, ainsi que Claire Chevignard, psychologue et art-thérapeute, qui dit « ne rien faire » … Rien, alors qu’elles ont tant à nous apprendre.
Marianne Pascal évoque qu’elle revient aux gestes premiers, ceux de l’enfant. Cette artiste créé avec ses tripes plus qu’elle ne réfléchit, ne nomme ou n’explique : « mon enfance non terminée se poursuivait avec ma vie d’artiste »4. Une enfance qui n’a rien perdu de ses moments magiques et de ses drames. Elle se souvient qu’à l’époque du traumatisme familial, la noyade de son petit frère, elle avait neuf ans et dessinait des fusées Apollo, fascinée par les actualités sur la conquête de l’espace, signifiant que son inconscient a capté, de l’espace, de l’air… S’enfuir. Elle a fini par en construire, des fusées, à son corps défendant et à corps perdu.
Chez l’enfant, il y a cette fascination devant ce qu’il découvre. Joëlle dit : « Dans mes jeux d’enfant solitaire, j’aimais construire. Des maisons, des voitures pour mes poupées, des paysages dans les graviers de la cour, pas de révélation donc mais quelque chose qui fait partie de moi. »
« L’appréhension ou la préhension de l’œuvre n’est pas forcément rationnelle ou intellectuelle »5. Elle passe par un langage qui parle émotionnellement à celui ou celle qui crée comme à celui ou celle qui regarde. L’art a ceci de précieux qu’il vient nous toucher, nous émouvoir, sans que nous puissions réellement mettre des mots sur ce ressenti. De quelle émotion s’agit-il ? Comment la capter alors même qu’elle est volatile et se soustrait à notre volonté de la décrire ? Nous ne sommes peut-être pas dans le verbal, les signifiants manquent.
Amélie Nothomb, dans une interview, se souvient de ses 12 ans, de sa lecture de Colette, elle se remémore un moment unique devant l’écriture. Elle avait la chair de poule, une expérience sensorielle par excellence, dit-elle. Elle dit lire avec sa peau. Colette écrivait qu’elle pense avec son corps. A une époque, Colette était considérée comme une écrivaine de petite envergure.
L’art révèle, rend visible, permet de ressentir le Réel sans passer par les mots qui ne peuvent pas tout dire. On peut d’ailleurs entendre ou ne rien entendre, voir ou ne rien voir. L’artiste devient passeur, comme l’analyste.
Marianne écrit que lorsqu’on décortique une œuvre, c’est le corps de l’artiste que l’on cherche. On cherche à lui donner corps, à partir d’indices, de traces. Même si l’on finit par comprendre ou capter ce que l’on veut.
L’expression par le corps est pour elle une expression de l’inconscient. Elle s’active avec son corps, elle souffre, elle se blesse…Pour elle l’artiste travaille à partir d’un médium (peinture, sculpture, dessin, danse, musique, écriture, vidéo, photo, installation) et tente de transmettre sa perception. Cette transmission se fait par le corps de l’artiste, qui vit plus qu’il ne nomme ou n’explique, comme les danseurs par le geste.
Elle fait corps avec la matière, elle se laisse habiter par elle, qu’elle soit terre ou métal. Si elle est revêche et coupante, elle sera plus dangereuse. Jouer ou danser, dans un autre registre, implique que l’artiste soit malléable afin d’habiter son personnage dans les moindres détails, de faire corps avec lui.
L’analyse est en écho une rencontre avec le corps de l’autre, un certain rapport à l’autre. La matière étant le langage et le fameux « dites ce qui vous vient… » La création artistique, comme l’expérience de l’analyse, est une exploration sur des pistes inconnues, on débroussaille, on s’égare, c’est un cheminement qui n’est pas intellectuel, pas seulement. Marianne dit : « j’assemble en croyant aller quelque part, et c’est autre chose qui surgit. »6 Les arts plastiques sont les arts du modelage, ils rappellent une signification volatile, fugace. « La signification est surtout mouvante, elle voyage, se pose et disparaît… »7 Cela peut être entendu comme une métaphore de l’analyse. Laurette est toute en subtilité, en nuances, en prudence : « tant de choses à partager …
-mais on ne sait plus bien… Ou plus rien, peut-être…Je ne sais plus très bien ce qui m’entoure et je n’ai plus envie de me cogner aussi… que l’émotion soit si forte ! Je crée avec peut-être un peu tout ce qui m’entoure. Tout ce qui m’emmène dans un monde où l’on ne se cogne pas sans doute, un monde où, candide, nous sourions, bien convaincus que l’art n’est pas une technique du bien faire mais l’œuvre de nos émotions ».
Pour Marianne, l’inconscient est « comme un fleuve souterrain qui était à l’air libre, que des couches géologiques ont recouvert. » Il s’agit dès lors d’être archéologue. Il y a des strates de résistance, la peur que l’intime de l’être ne se dévoile car ce qui traverse n’est pas toujours compris, ou souvent victime d’interprétations en surplomb, quand la rationalité prend le dessus. Il y a un risque à prendre, sans filet. Ce jeu de création qui vise à montrer les émotions « peut être dangereux » dit Laurette. Elle est inspirée par des femmes qui aiment créer. « La sensualité des mains dans la terre est une merveilleuse expérience. On regarde, puis on voit. On écoute, puis on entend et c’est comme une merveille qui nous envahit. Le travail de création semble nous choisir et nous libérer. » L’imagination est au centre du processus créatif qui permet de voir et sentir des objets qui n’existent pas encore. Joëlle à son tour raconte : « une femme avait apporté de la terre pour qu’on puisse toucher… et ce fut un coup de foudre ! comme une évidence je me suis dit que c’était cela que je voulais faire ! J’aime les corps et ce qu’ils peuvent exprimer par leur posture, leurs regards ou leurs mains. Je privilégie l’expression plutôt que les détails ou le réalisme. Pour moi le réel c’est la matière ».
L’acte créatif est comme un besoin, une nécessité, un impératif, qui s’impose. Ça fuse à partir d’un espace difficilement définissable : l’inconscient ? L’œuvre d’art retranscrit une expérience intérieure. C’est une quête.
Laurette évoque « Mon corps comprend ce dont je suis capable. Il m’accompagne comme s’il savait mieux que moi. Être au plus près de ses émotions. On joue et on crée en même temps comme un tendre mélange qui fait partie de la vie ou du besoin de vivre. Céramique, peinture, dessin, théâtre, poésie ; tous ces différents médiums étaient ce dont j’avais besoin. Puis, la céramique et la sculpture m’ont mieux accompagnée. Sûrement, ou peut-être, avec l’imagination qui nous fait voir l’objet absent, l’objet imaginé et pas toujours perçu. »
Joëlle écrit : « J’aime beaucoup le « c’est quand on se cogne ». Je dis souvent que j’aime que la terre et le métal me résistent. Comme s’il fallait d’abord se confronter au réel pour pouvoir exprimer l’imaginaire. Tenir compte des contraintes physiques de la matière pour mieux libérer sa créativité. J’accorde plus d’importance à l’expression qu’au réalisme de l’œuvre. Ce qui m’importe c’est ce qu’elle dit, offre à penser ou à ressentir à celui qui la reçoit. Je n’aime pas mettre des mots sur mes sculptures, ni leur donner un titre. Je crée rarement sur un concept, plutôt à l’instinct ou l’intuition. Même si je peux partir d’une image ou d’une idée, il y a toujours un moment où je laisse venir ce qui vient, je laisse s’exprimer ce qui est, là où j’en suis à ce moment précis. Alors je préfère laisser parler les autres car j’ai tendance à considérer que lorsqu’elle est achevée, la sculpture ne m’appartient plus. Sa vie est dans le regard de ceux qui la voient. Je suis souvent déçue par les descriptions creuses ou pompeuses des œuvres d’art. Il me semble que l’art est affaire de cœur plus que de paroles. »
Toutes les quatre évoquent ce qui résiste et cette implication corporelle, qui ne se retrouve pas dans l’art conceptuel où la réalisation est confiée à d’autres. Leurs mots expriment de manière tranchante ce qu’est l’impossible parce qu’il ne peut pas être complètement symbolisé par le langage. Ou encore que le Réel ne se confond pas avec la réalité, qui est baignée par le langage. Annie Ernaux parle d’ailleurs d’une écriture qui ne serait pas intellectuelle mais qui s’écrirait avec son corps. Pour Joëlle, c’est majeur : « Le corps a une place centrale dans l’art. Outre le fait que ce soit le sujet principal de mes sculptures, quand je crée, c’est tout mon corps qui est engagé. Souvent je prends les postures de mes sculptures, pour les ressentir dans mon propre corps afin de mieux les restituer. Et je laisse parler mes mains, elles savent où aller, elles ont la mémoire des gestes. Si je réfléchis trop je perds la spontanéité, je me perds dans les détails. La terre est un outil merveilleux pour faire remonter les émotions. Il faut oser lâcher prise et laisser venir ce qui vient. C’est parfois très puissant. » Il s’agit dès lors de jouissance créatrice, d’inspiration provoquée qui naît comme une impulsion, une exaltation.
Une œuvre est souvent réussie quand elle vient nous toucher, tout cela est très subjectif et l’inconscient, l’histoire personnelle du spectateur y a évidemment une grande part, il y a rencontre ou pas.
Marianne fait des jeux de l’inconscient des jeux d’eau, on est parfois sous l’eau, dans une eau stagnante ou stérile, ou vive…Pour elle « l’inconscient apparaît par le langage »8, ou par le geste. Elle parle d’accident. Le lapsus, l’acte manqué, révèle quelque chose comme l’accident chez l’artiste. L’accident, c’est ce qui surgit à son insu. Elle voulait faire quelque chose et elle atterrit ailleurs. L’artiste nous apprend à prendre de l’altitude, à s’élever au-dessus de nos préjugés, de nos certitudes, parce qu’il ou elle a une sensibilité particulière, exacerbée. C’est sans doute à cet innommable que les artistes nous donnent accès. C’est un mode d’expression, une formation de l’inconscient qui peut totalement échapper à celui qui crée, et rester totalement insu. Enfin, “comment un objet physique peut-il réussir cette expression de soi que nous n’arrivons pas toujours à verbaliser, visualiser et même imaginer ?” dit Laurette.
Marianne écrit : « L’art est un médium par lequel l’artiste se libère de ce qu’il a envie et besoin de dire, mais il ne le dit pas ! Il le peint, le fabrique, le chante, le met en musique, et s’il le dit avec des mots, ce sont ceux du poète. Quand une part de notre inconscient s’exprime dans une œuvre d’art, elle n’appartient et il n’appartient qu’à l’artiste de l’exprimer. ».9 Elle raconte comment l’artiste Boltanski, lors d’une installation, mettait en scène les battements de son cœur et une ampoule qui clignotait au même rythme. L’ampoule donne à voir, le son amplifie. Il prit conscience grâce à son œuvre que son cœur s’arrêtera de battre un jour comme l’ampoule s’arrêtera d’éclairer … Et fila chez son cardiologue, angoissé !
Toutes les quatre font part de la joie qu’elles éprouvent à créer, elles parlent de jouissance créatrice comme pulsion de vie, d’allégresse, avec parfois la peur de se perdre, d’où le besoin pour elles d’explorer avec d’autres, et pas seulement dans la solitude.
Enfin, dans un dernier élan, elles ont parlé chacune de leur place de femme.
Marianne explique que les femmes ont été pendant longtemps dans l’art des muses, reléguées au rôle de modèle, et qu’une fois sorties des tableaux, elles deviennent réelles : « Les femmes, à cette époque, n’étaient pas artistes de métier. S’il y en avait, elles étaient rares… Elles suivaient néanmoins des cours et peignaient comme elles auraient fait de la broderie. Bien sûr, elles jouaient aussi du piano. Ce qui n’empêchait pas le talent, un talent conventionnel qui restait là où il fallait, qui ne dépassait pas les bornes ».10 Les artistes femmes ont souvent été traitées de folles.
Il y a d’ailleurs « une certaine obscénité à se dire artiste » écrit Marianne Pascal, comme se dire psychanalyste relève d’un abus du langage. Marianne évoque avoir sacrifié sa vie d’avant et explique la déconsidération dont elle a été l’objet quand elle a choisi de renoncer au métier d’architecte pour s’adonner à l’art. L’art naît de l’héritage d’une tradition masculine, il y a de fait peu de femmes dans l’histoire de l’art. Toutes racontent qu’à cause du poids de l’éducation, elles ont toujours eu tendance à faire passer leur art en second, comme un simple loisir ou un passe-temps. Nombreuses se sentent dans un besoin de créer. Mais la raison, déraisonnable souvent, fait taire la pulsion créatrice, qui réapparaît sous une autre forme…C’est essentiel et pourtant toujours secondaire. Faut-il le talent, la notoriété et la reconnaissance incontestée et presque unanime pour se dire artiste ? Là où l’analyste s’autorise de lui-même, et de quelques autres… Enfin, l’artiste comme l’analyste, femme ou homme, nous emmène-t-il donc vers une imposture ou une vérité non entendable ?
Marguerite Yourcenar dans les Nouvelles Orientales, nous raconte comment Wang-Fô fut sauvé du châtiment de l’empereur, qui pense que le vieux peintre lui a menti, bel imposteur, en lui rendant la réalité insupportable.
« Le seul empire sur lequel il vaille la peine de régner est celui où tu pénètres. » lui dit-il. « Une buée d’or s’éleva et se déploya sur la mer ». La barque de Wang Fô s’envola vers le large. « Le sillage s’effaça de la surface déserte, et le peintre Wang-Fô et son disciple Ling disparurent à jamais sur cette mer de jade bleu que Wang Fô venait d’inventer ».11
En conclusion, j’oserai dire que nous pouvons produire du discours sur l’innommable, l’indicible, mais personne ne m’enlèvera l’idée que l’art comme la psychanalyse ouvrent des mers de jade bleu où l’on peut se perdre sans s’effrayer de cet égarement. Notre travail en tant qu’analystes est sans doute aussi de se laisser porter par cette créativité qui sort des sillages trop conceptuels, de trouver toujours une manière différente de dire ce que nous faisons, à laquelle nous n’avons pas encore pensé, car elle n’existe pas encore. C’est ce que nous devons entendre des artistes. Marianne Pascal nous fait cadeau de quelques pages en écho à nos échanges.
Denis Podalydès dans la série « Cherchez la femme » commence par dire « L’Histoire de l’Homme … ». Cette série raconte des femmes invisibilisées par l’histoire, via la voix d’une femme dialoguant avec Denis Podalydès, qui prend le rôle de celui qui tente d’expliquer l’Histoire et se fait interrompre sans arrêt. Il joue l’agacé : « Bon, bah voilà, y’a pas de quoi s’énerver ! ». Alors je ferai de même.
Entre l’art et la psychanalyse existe un rapport dont je voudrai ici rendre compte : l’esprit, le corps, le réel, les sensations, l’expression corporelle est « art », plus ou moins visible plus ou moins reconnaissable, et la parole lorsqu’elle s’exprime « artistiquement », donc poétiquement, révèle quelque chose d’extrêmement profond que l’on pourrait définir de « psychanalytique », justement puisque qu’elle « révèle ».
« L’art c’est la vie » disait le peintre Bacon. C’était le titre que j’avais donné à mon premier livre sur l’art. Le livre n’était encore qu’un manuscrit. L’éditrice trouvait que ce titre ne convenait pas car selon elle, il était « bateau ». Sans doute parce que cette phrase est trop vraie, et que l’on s’interroge rarement sur l’évidence. D’où le choix d’un titre plus personnel.
Je prends cet exemple comme point de départ pour faire un rapport entre notre société, notre civilisation et l’art, et pour mettre dans le même « bateau » : la psychanalyse. Car « la psychanalyse c’est la vie » peut-on dire aussi. Le processus analytique explique la vie. L’art et la psychanalyse sont donc de ce point de vue intrinsèquement liés.
La psychanalyse est acceptée avec prudence. Le psychanalyste est dans une position où il peut faire peur, on imagine qu’il va mettre à jour des secrets bien enfouis. Et on a peur, en tant qu’analysant, de ce qu’on va découvrir sur soi-même.
Dans le monde de l’art, la vie des artistes n’est pas réglée sur celle de la société, elle en est décalée, l’artiste est en recul, car l’art « rend visible l’invisible ». Ce sont les mots du peintre Paul Klee. L’inconscient est aussi « invisible » et c’est dans le cabinet du psy qu’il se rend visible.
Des œuvres d’art, on a tous besoin. Mais on accepte moins bien les artistes que leurs œuvres, car on veut se les approprier pleinement, sans eux. Mon psychanalyste m’a dit un jour : « le psychanalyste, à la fin on le jette ». Les psychanalystes disparaissent donc aussi, derrière ce qu’ils ont fait apparaitre. Comme les artistes derrière leurs œuvres.
J’ai écrit dans « l’inconscient(e) » que la psychanalyse pourrait être la science de l’art. Elle pourrait l’être si l’art avait besoin d’être « décrypté », si l’art avait besoin d’une science.
Mais on n’a pas forcément besoin de « décrypter » l’art, il n’est pas nécessaire de le faire.
Il n’est pas non plus nécessaire de faire une psychanalyse. On peut vivre mieux sans, mieux avec, cela dépend des gens et des situations, des moments et des rencontres, cela dépend de « la » rencontre avec la psychanalyse, ou avec le ou la psychanalyste. De même il y a des rencontres avec l’art qui sont marquantes et nous ouvrent à l’art.
On vit proche de l’art, à côté de l’art, comme on vit avec son inconscient. L’art est partout.
L’art se ressent. Une œuvre d’art nous plait parce qu’elle résonne avec nous, avec notre corps, elle est en phase avec nos sensations, et une œuvre d’art nous déplait car elle ne résonne pas avec nos propres expériences. Elle peut, dans les deux cas, nous choquer nous heurter, positivement ou négativement, nous faire pleurer, rire, ou nous rendre furieux, provoquer en nous des sentiments très forts.
Il y a aussi des « raisons » qui peuvent nous faire aimer ou pas une œuvre d’art, mais à partir du moment où l’on parle de raison, cet amour ou désamour de l’œuvre d’art n’est plus de l’ordre de la sincérité qui serait comparable à celle qui peut s’exprimer dans le cabinet du psychanalyste.
Quand il se passe quelque chose de « vrai » dans le cabinet du psy, quelque chose qui a à voir avec le réel, (je cite Isabelle Carré dans sa définition du réel : « le réel, c’est quand on se cogne à de l’impossible, de l’indicible. » c’est le même phénomène que lorsqu’il se passe quelque chose de « vrai
» face à une œuvre d’art. Ce que l’on ressent alors nous est propre, singulier, et déshabillé de tout ce que la société nous met sur le dos.
Par exemple : j’aime cette œuvre parce qu’elle est dans un grand musée ou une galerie reconnue où forcement tout ce qu’on y montre a de la valeur (esthétique et financière), et peut être ne me dirais-je pas « c’est une belle œuvre » si je la voyais dans la vitrine de mon coiffeur. J’aime ou je n’aime pas l’œuvre car elle a reçu les critiques d’un tel, ami, journaliste, proche. J’aime ou je n’aime pas l’œuvre d’art car l’artiste dont je connais la vie, ou que je connais personnellement est sympathique ou ne l’est pas, a eu une vie vertueuse ou pas. J’aime ou je n’aime pas l’œuvre pour telle ou telle « raison » qui influence notre rapport avec elle. Si on se retrouve seul avec l’œuvre, détaché de ce qui l’entoure, comme lorsqu’on est dans le cabinet du psy, détaché de « la vie du dehors », c’est-à-dire de la société et de l’influence des autres, on arrive à avoir un « réel » rapport avec elle.
Dans la façon de créer, il y existe bien sûr aussi ce phénomène de « vérité, de sincérité avec soi-même. Si l’œuvre est trop ancrée dans l’idée qu’elle doit : plaire (ou déplaire) aux autres, être fabriquée dans le but d’entrer dans un mouvement artistique, ou dans telle ou telle galerie, si elle n’est pas fabriquée, élaborée, crée « loin » des injonctions sociétales en général, ce n’est plus une œuvre d’art à part entière, c’est une imitation de quelque chose qui existe déjà, quelque chose qui plait ou déplait déjà, pour pouvoir exister aux yeux des autres. On crée pour soi au départ. Le paradoxe c’est qu’on crée, donc on extériorise, on donne naissance, on rend visible, audible, lisible « pour les autres ».
L’art est un partage, mais avant le partage, il y a le moment de création et celui-là, ce moment-là, se fait « loin » des autres, loin de leur regard, de leur ouïe, de leurs sens. Loin, dans le sens « détaché ». Le moment de création n’a pas toujours l’occasion de se faire en solitaire. On est parfois obligé de « créer » devant les autres : la musique est un art de performance, comme la danse et le théâtre, mais il faut s’extraire du jugement des autres. On se concentre sur son propre corps, sur ce que l’on veut exprimer, et il y a comme un effet de transe qui fait que l’on « oublie » que le public est là, même s’il est nécessaire qu’il y soit.
Tout le paradoxe est là.
Bien sûr on a acquis une technique, apprit des pas, apprit un morceau de musique ou un texte mais si on ne vit pas le texte, la musique ou la danse avec son corps, hors de la raison, cela sonne « faux » et ce n’est plus de l’art. On récite, on imite.
L’apprentissage, la technique est ancrée dans le corps par l’habitude et la répétition, et on ne fait plus que vivre le moment de performance et de création.
Dans le cabinet du psy, tout est mis en œuvre pour que le « parler vrai » se fasse. On est est loin des autres, dans un environnement protégé, et c’est alors que surgisse les lapsus, les libres associations d’idées, qui sont comparables, au regard de tout ce que j’ai dit avant, à des moments de création : dans le sens où ils jaillissent, comme une vérité, la sienne propre, qui n’a, dans le meilleur des cas, rien à voir avec ce que la société nous charge de dire. Lorsque l’on parle chez le psy, ce n’est pas pour reproduire une conversation de salon, ou celle qu’on aurait avec quelqu’un de proche que l’on doit ménager ou protéger. C’est pour que la parole détachée des injonctions sociétales (familiales, amicales, professionnelles) puisse naitre. Le paradoxe comme dans l’art c’est que le psy est là. La parole sort « pour » quelqu’un, à l’intention d’un autre. Pour qu’elle puisse se libérer et ainsi nous libérer.
Le corps intervient évidemment dans ces jeux d’art sous toutes ses formes, et il intervient aussi dans la psychanalyse. Il y a un jeu entre l’analysant et le psy, comme entre l’artiste et son public.
Le jeu entre deux choses est justement ce qui laisse la place. L’expression « il y a du jeu » que l’on emploie surtout en mécanique, dit bien qu’il y a un espace. Cet espace est nécessaire entre les artistes et le public, entre le psychanalyste et son patient.
On ne peut pas faire sa psychanalyse seul. C’est donc un jeu à deux. Si le corps de l’analysant n’était pas dans une position qui permet à la parole de naitre posément sans le regard du psy (au sens figuré comme au sens propre) qui « pourrait » éventuellement juger, on ne parlerait pas de la même façon.
On peut aussi faire une psychanalyse en face à face et s’extraire du jugement du psy au-delà de l’absence de son regard, car on peut aussi avoir besoin du regard pour rebondir. Comme lors d’une performance artistique où les regards du public sont rivés sur l’artiste et lui donne de la force. Cette confrontation peut permettre à la vérité de jaillir.
De même que les interventions du psy peuvent mettre la parole de son patient en valeur lorsqu’il se passe quelque chose. Lorsque qu’il répète certains mots qui ont été dits et qui lui semblent les signifiants sur lesquels il faut se pencher, il est comme l’artiste qui souligne sur son tableau, met en exergue telle ou telle forme par la couleur, le trait, un coup de pinceau intempestif, spontané. L’analyste
« souligne » de même spontanément. Il n’est pas forcement conscient de ce que ce mot, cette phrase ce moment veulent dire, il le sent aussi avec son corps, il le ressent. Il « entend » qu’il y a là quelque chose à souligner, bien avant de le comprendre avec la raison.
Le jeu des corps intervient dans le cabinet du psychanalyste, dans la position, dans les rituels, et la « mise en scène » du cabinet. La décoration serait comparable à la mise en scène d’une œuvre dans un lieu qui est aussi nécessaire à son appréciation, à sa « mise en valeur ». L’œuvre doit être bien vue, bien entendue, bien ressentie -éclairage, accrochage, estrade, acoustique – il y a ainsi un jeu corporel qui va se mettre en place entre le « public » et l’œuvre, et il y a un échange corporel qui existe aussi dans le cabinet du psychanalyste. Nous sommes des êtres de chair. Si le corps du psy ne résonne pas avec le nôtre (comme dans une histoire d’amour ou d’amitié) ça ne marchera pas.
Les aspects « extérieurs » du psy et de l’analysant doivent se reconnaitre. L’âge, la silhouette, la taille, les odeurs, les mimiques, les attitudes, le sexe, tout cela est extrêmement important et entre dans le jeu qui va se mettre en place. Comme on aime les couleurs d’un tableau, la gueule d’un acteur, la tonalité d’une voix, un instrument de musique particulier, etc. Il faut qu’il y ait résonnance, on ne peut pas aller voir un psy chez qui on ne se sent pas bien, avec qui on ne se sent pas bien. La confiance et la bienveillance doivent naitre bien avant qu’il se soit dit quelque chose.
L’alchimie se fera ou pas selon des « critères » physiques ressentis, inconscients. On a tous une « première impression » lors d’une rencontre avec quelqu’un, et lors de l’entrée dans un lieu nouveau. Cette première impression doit être prise en compte : j’ai envie d’y être ou pas. J’ai envie de revoir cette personne ou pas. Le psy se donne le droit aussi de ne pas accepter un patient s’il ne le « sent » pas. Cela ne va pas que dans un sens. Le mot « sentir » parle des sens, et c’est ce qu’on dit dans le langage commun, dans le langage vulgaire, qui est souvent très révélateur.
En « art » c’est le même phénomène qui se joue. On se trouve face à une œuvre par laquelle on est attirée ou pas. Ce n’est pas une question de raison. On la ressent ou pas.
Nous avons un corps. Le jeu intellectuel qu’il peut y avoir entre le psy et le patient passe par le corps. La voix sort du corps. Elle est extrêmement importante peut être encore plus que le reste dans cette rencontre de deux personnes, ou la parole, le langage parlé, permettra d’accéder à l’inconscient. La voix est un produit corporel. Elle nait de nos organes façonnés non seulement par nos gènes mais aussi par la vie que l’on a menée. Celle du patient sera importante pour le psychanalyste, et celle du psy sera importante pour le patient.
Plus haut je citais le théâtre, le théâtre et sa mise en scène comme celle qui existe aussi dans le cabinet du psy. Et je pensais au rideau. Le rideau du théâtre qui s’ouvre sur la scène. Quand on ouvre la porte du cabinet du psy on ouvre le rideau, celui d’une scène. La scène forme le cadre où se joue le moment de la psychanalyse qui a, comme la pièce de théâtre, un lieu et un temps imparti, en dehors desquels existe la vraie vie. Le patient entre dans un lieu où il y a « du jeu » pour que la création se fasse. On n’ouvre pas le rideau de la vie du psy, mais celui du théâtre de la psychanalyse, pour y jouer sa vie.
Cette métaphore crée un lien fort entre l’art et la psychanalyse où intervient le corps qui entre et joue.
Isabelle Carré, mai 2023