Art Réel Psychanalyse. côtoyer le réel, sera-t-on poetassez ?

Janvier 2022. Deux grands peintres allemands contemporains sont à Paris, exposés. Une tension, une topologie entre Beaubourg et le Grand Palais de l’ Ephémère. Figures humaines marchant sur la tête, telle est la signature de BASELIZ. Toiles gigantesques de KIEFER, sous le ciel noir du palais, montées sur des treuils. Surgit une terre sombre, vidée de l’humain et du divin, déchirée d’étranges lueurs-éclats météorologiques. Dans la chair de la pâte picturale les lettres-semences des poèmes de CELAN incluses, illisibles, proches et lointaines, KIEFER traduit, montre le «lu à vif » du poète, œuvre à nu, fait entendre le silence de sa voix, passe le poème.

Que se passe-t-il ? Que s ‘est-il passé ? Les résonnances de l’Innommable nous parviennent-elles ?

TUMENTENDS, dit le poète en marche dans la montagne, oui TUMENTENDS. Syntagme célanien, souffle de voix qu’il aura porté jusqu’au bout, debout, fût-il seul, fût-ce pour personne et pour rien. L’écho nous en parvient, vacarme, silence blanc. 

A CELAN le POATE, (dire l’analysant serait barbarisme), échoit de dire-écrire l’innommable, de le zozoter, de le bégayer- balbutier, avec lalangue d’enfance, refusant l’oubli de l’innommable, faisant reculer les limites de l’impossible. Il prend fond du tréfonds[1] ; c’est béant, grand ouvert : « celui qui marche sur la tête a le ciel en abîme sous lui » dit-il.

Sa date à lui, c’est le 20 janvier 2042, c’estcelui de la conférence de Wannsee où se décida la solution finale, celle qui envoya au ciel, métaphore sans métaphore[2], toute une race assassinée[3].

Cela lui tombe dessus à CELAN, cette poussée du dedans. Dans les décombres du langage, il écrit « Fugue de mort », « Todesfuge[4] » dès 1945. « Elle, la langue, dit-il, demeura non perdue, oui, malgré tout. Mais elle devait traverser ses propres absences de réponse, traverser un terrible mutisme, traverser les mille ténèbres de paroles porteuses de mort. Elle les traversa et ne céda aucun mot à ce qui arriva ; mais cela même qui arrivait, elle le traversa. Le traversa et put revenir au jour, enrichie de tout cela ».

 Le tour de force de CELAN c’est de faire s’entrelacer œuvre de poésie et écriture d’une poétique, d’une po-éthique. Il noue et dénoue er renoue en même temps plusieurs dimensions. Cercle du Méridien bouclé. L’implacable du dire y fraye sa voie, trouve sa direction. « Dialogue dans la montagne », cheminent ton badin, à la Woody Allen, les deux compères le cousin KLEIN et le cousin GROSS, ces deux comiques que la parole démange, s’affrontent à la Rencontre, trouvant Silence de la montagne, martagon, sauvage et campanule raiponce; il leur manque des yeux non qu’ils n’en possèdent point, un voile bouge devant les yeux. Ils cheminent et questionnent avec angoisse. Tu sais. Tu sais et tu vois : ici la terre s’est plissée dans le haut, s’est plissée une fois, deux fois, trois fois et s’est ouverte au milieu. Ils cheminent dans la montagne de la langue, langue pas pour toi pas pour moi, une langue de toujours « sans Je et sans Toi, rien que Lui, rien que Ca. »

CELAN retrouvant l’intonation et l’inflexion des contes hassidiques de son enfance, transmis par Martin BUBBER, s’adresse éperdument à l’autre, butant sur l’impossible du dialogue, butant sur la non réponse, simple adresse : personne, Personne, chemine vers la source du dire. S’écrit alors ce nouveau recueil, « La Rose de personne ». Toujours porteur de cette charge des ancêtres, des défunts intranquilles : « et le silence n’est pas silence, pas une parole n’y est tue, et pas une phrase, c’est là une pause sans plus, c’est une parole en défaut, c’est une place vacante », dit-il.

L’analyste saura-t-il se tenir à cette place, absent-présent, près à s’absenter, « rien » rien que « ça » à venir ? Lui, CELAN tourne autour de l’ab-sence, trouve le vide structural et les retrouvailles avec lui-même, éclair de vérité, a-letheia ? Voile soulevé, en toute solitude, une joie-jouissance, retrouvailles avec lui-même, « soll ich werden », avec une incertitude en suspens. Une espérance, peut-être ? L’amour.

Comme KLEIN et GROSS et LENZ, CELAN marcha et marcha dans « ct’habitat ». « Calmé au sein, allaité au poison, le lait noir », la langue fut démontée, elle dut subir différents régimes, grille de parole, « strette », resserrement de la fugue entre sujet et réponse, écluse.

« Pour sauver le mot
Le replonger au flot salé
Le sortir, le faire franchir… ».
« Qu’est-il arrivé 
La pierre est sortie de la montagne ».
La pierre fut hospitalière. La langue, l’ancienne celle prise dans les plis géologiques, les cyclones, le chaos, les tourbillons de particules, la traversa.
« Déplacé dans
Le territoire
A la trace non-trompeuse :
Herbe écriture désarticulée ».

Il oppose à contre-courant, il invente sa contre-parole, affrontant tempête, accusation de plagiat, néantisation de sa poésie, de son souffle poétique, dispute avec ADORNO, trahison de la poétesse Nelly SACHS, désaccord avec BUBBER lui-même, distance d’HEIDEGGER. CELAN douleur et poème tout à la fois. Poèmes qu’il lisait à son auditoire, qu’il se déplaçait dans toute l’Europe pour lire. Entre la Revue « l’Ephémère », ses cours de traduction à ses élèves de la rue d’Ulm à qui il a appris à ECOUTER, ses placements libres en clinique, se tréfonder du néant n’est pas sans risque. Se faire signe tout entier pour rencontrer la Majesté de l’Absurde est à ce prix, Rose de personne.

Ecouter « La Syllabe Schmerz ». La fin du poème se décompose et défait les syllabes, fait entendre tout à la fois, écrit, sans l’écrire, la Buccovine, terre de l’enfance et l’horreur de Buchenvald, le vallon du bois joli et celui de l’horreur en même temps qu’il grave dans le livre, ineffaçable son livre, Book (en anglais), buchen en allemand.

De l’oublié

Attrapait de l’Â-oublier..

Ne reste plus qu’un « Reste chantable », « Singbarer rest », écriture de faucille, dit-il, des effacements de mots. Souffle jusqu’à s’essouffler. Jusqu’au dernier souffle.

Jusqu’au bout il tend l’oreille : « Qui est là ? »

Ou bien encore, nouvelle contre-parole, nouvelle Renverse de souffle :

« Une fois
Je l’ai entendu
Il lavait le monde
Non vu, à longueur de nuit,
Vraiment.
Un et Infini
Disaient Je
Lumière fut. Salut.

Poésie en acte. Poetry now. Le flot des radiations, la langue du poète, « phonème, demi-phonème et apophonie et finale », ouvre vers une création nouvelle.

« Où ça allait ? Vers du sonne encore »


  • [1] Tréfondé par le néant, voir le poème « N’œuvre pas d’avance » dans le recueil « Contrainte de Lumière »
  • [2] Terme développé par Nicole LORAUX pour évoquer la langue poétique de la tragédie grecque.
  • [3] Sombre ironie des mots comme le mot de passe Schibboleth qui mal prononcé, Sibboleth, fait différence entre celui à exterminer et ceux de la tribu. Aujourd’hui le terme désigne, inversion à 360°, le mot de reconnaissance permettant l’entrée dans le groupe.
  • [4] Todesfuge, fugue de mort paraît dans le recueil « Pavot et mémoire ».

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *