« Art, réel et psychanalyse » … et traduction

Nous avons fait cette expérience, Patrizia et moi-même, de traduire lors des journées Art, réel et psychanalyse en juin dernier. Invitées à en écrire quelque chose, en voici nos réflexions d’après-coup.

Faut-il le préciser, nous étions là, en chair et os. Il ne s’agit pas d’un détail, surtout en ces temps où la technologie nous permet, cela a été le cas de nos “collègues”, de déjouer la distance, la géographie en ouvrant à d’autres possibles. Mais pour nous, côte à côte, il s’est agi d’être là ; mise en présence des corps, présentes avec les autres, avec ceux qui ont pris la peine d’intervenir, de porter leur parole.

La question du réel concerne éminemment la traduction. En effet, il y a le réel de chaque langue et le réel entre deux langues. Nous pourrions ici nous référer à Lacan : “L’impossible, c’est le réel”.

Il est vrai qu’il en a été question largement lors de ces journées. Ce point, tout-à-fait bienvenu, notre actualité rendant encore plus précieux de nous en souvenir : dans l’enseignement de Lacan, avec le nouage borroméen en particulier, le réel est l’une des trois catégories du langage, nouée avec le symbolique et l’imaginaire.

Dès lors, il n’est plus seulement traumatique et, comme nous l’avons entendu, c’est aussi ce que nous pouvons attendre d’une cure.

Traduire alors, dans ce qui traverse et est soutenu par notre corps, et porté par nos voix, relève certes de l’impossible mais d’un impossible qui, noué – c’est un travail constant, qui ne se fait pas ici une fois pour toutes – est dès lors humanisé.

Aux prises avec le réel, ce nouage s’est visiblement tricoté tout au long de ces journées. Nous en voulons pour preuve, les nombreux retours et remerciements reçus. Nous avons bien tricoté, semble-t-il.

Sans être à proprement parler du métier, nous nous sommes prêtées à cela, en trahissant, forcément, comme chacun sait. Le traduttore-traditore se doit d’accepter cette trahison incontournable.

Si l’impossible est en jeu, comment pourrait-on de faire autrement ?

Pour autant, il s’agit tout de même de ne pas trop trahir le propos.

De plus, si nous sommes psychanalystes, c’est aussi de savoir que ce qui s’énonce, à fortiori dans un colloque de psychanalyse, porte la marque de la division subjective. Nous avons dès lors à entendre aussi ce qu’il en est d’une énonciation et d’essayer de l’accompagner tout autant dans l’autre langue.

Mais il y aura une perte, forcément.

Éblouies par moments par le travail d’artistes ici présenté, lu, commenté, nous ne pouvons oublier ce que nous savons depuis Freud : l’artiste précède le psychanalyste. Et peut-être faut-il ajouter que cela se fait malgré lui, voire en lui.

Dans ces traductions, consécutives, nous n’avions pas le temps de penser, cela s’est fait en nous, parfois non, des mots sont venus à manquer ; nous nous sommes aidées mais ça a tout de même manqué, par moment, indiscutablement. Il a fallu aller vite, produire vite, respecter un rythme pour ne pas trop alourdir, respecter les scansions, y aller.

Pour finir, évoquer la question de la bienveillance n’est pas un détail. Nous en avons bénéficié.

Nous étions ensemble bien qu’à côté, en latéral mais sur la même barque. Que cela se passe bien, le mieux possible, ça l’était pour nous aussi, avec ceux qui se sont risqués de leur intervention, de leurs interprétations, de leur énonciation. Pour nous aussi, avec nos corps et nos voix.

Francesca Comandini, mars 2024

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