Du nom et de sa dissémination dans une narration de Proust

Upon the brimming water among the stones
Are nine-and-fifty swans
William Yeats

And what’s the profit ? Only that, in time,
We half-identify the blind impress
All our behavings bear, may trace it home
Philip Larkin

Je propose, pour notre rencontre, d’évoquer l’unique épisode italien de La Recherche du Temps Perdu. L’intérêt de cet épisode italien vient de ce qu’il perturbe le fil de la narration sans l’enrichir d’aucun événement et marque pourtant ma lecture de l’œuvre de Marcel Proust. En savoir plus

Quelques paradoxes éthiques de la psychanalyse

Intervention proposée lors du séminaire sur « l’éthique de la psychanalyse » de l’Inter-Associatif Européen de Psychanalyse d’octobre 2014 à Paris. En savoir plus

De quoi la « narrativité » est-elle le symptôme ? »

Il convient de préciser que la notion de symptôme, pour le psychanalyste, est à entendre comme « le retour de la vérité comme tel dans la faille d’un savoir » (J. Lacan) (1). Elle se distingue de la conception médicale où le symptôme est conçu comme une anomalie et un écart par rapport à une norme. Ainsi l’apparition de la psychanalyse à la fin du XIXème siècle peut être considérée comme un symptôme exprimant l’impossibilité du discours médical à rendre compte de l’hystérie autrement que par la suggestion ou par la simulation. En savoir plus

A propos du lien social des analystes

La spécificité de la psychanalyse, en tant que praxis traitant du symptôme, repose sur une certaine conception de l’Inconscient, telle que l’ont développée Freud, Lacan et d’autres. Ce qui la caractérise c’est l’irréductible du refoulement (Urverdrängt), soit l’impossible pour la connaissance d’en venir à bout. Ceci rend compte que, malgré la durée de nos analyses, « supervisions », enseignements et autres « formations », le désir de l’analyste demeure encore et toujours tributaire d’une parole adressée transférentiellement à d’autres analystes sous quelque forme que ce soit. Telle est la raison profonde du lien social des analystes, même si la dimension imaginaire d’une reconnaissance mutuelle en constitue le semblant.
L’histoire du mouvement analytique a été marquée par de nombreux conflits et scissions qui peuvent faire douter de la consistance même de ce mot psychanalyse puisque sous ce vocable se rangent théories et pratiques disparates. Chacune, bien entendu ayant la conviction d’être dans la vraie voie. En savoir plus

La psychanalyse et les psychothérapies, quelles différences?

En analyse, ou perdu en thérapie ? In Treatment. Lost in Therapy. Clotilde Leguil.

Séminaire de juin 2014

 

Isabelle Carré

J’aimerais que nous tentions de réfléchir à cette question à partir du dernier livre, Clotilde Leguil, psychanalyste et passionnée de cinéma, dans lequel elle s’intéresse à la série américaine In treatment. (traduit en français par « en analyse ») Paul Weston (incarné à l’écran par Gabriel Byrne) est un psychothérapeute new-yorkais. Nous découvrons au fil de la série sa pratique, sa vie privée ainsi que des éléments de son analyse personnelle. La série est montée de telle sorte que chaque épisode corresponde à la séance d’un patient et cinq épisodes décrivent une semaine de la vie de l’analyste/thérapeute (?) avec, le vendredi, sa séance de supervision. La série a pour ambition de montrer les mouvements de la cure et du transfert, ses avancées mais surtout ses impasses mettant en perspective les difficultés de Paul avec ses patients ainsi que celles qu’il rencontre dans sa propre existence. En supervision, il se rend chez Gina, une psychothérapeute à la retraite qui a été sa thérapeute pendant huit ans.

Le livre quant à lui a pour angle d’approche un regard extérieur, amusé, intrigué sur ce qui se déroule sous nos yeux. L’auteur s’interroge sur les ratages de la pratique d’un psy, parfois analyste, parfois thérapeute. Mais savons-nous vraiment quel titre il se donne? C’est bien la question la plus fondamentale, la plus cruciale de la série et du livre de Clotilde Leguil. D’où une tentative d’ouverture sur une question fort actuelle : qu’est-ce qui différencie fondamentalement la pratique de la psychanalyse de celle de la psychothérapie ? L’élaboration de Clotilde Leguil est d’emblée attractive, et le cheminement clair, sans trop d’idées reçues.

L’auteur a parfaitement raison d’annoncer que Paul Weston est de loin le patient le plus intéressant de la série. Ce psy passe son temps à vouloir trop bien faire ou faire le bien. Or, un analyste n’est pas censé avoir pour fonction de faire le bien, et la série met en exergue ce ratage permanent qui fait passer Paul à côté des désirs inconscients de ses patients. « Il ne semble laisser place qu’au discours du moi sans vraiment accéder à la question du sujet » écrit Clotilde Leguil. Dans sa pratique, il manifeste une grande empathie qui semble déclencher chez ses patients soit des fantasmes amoureux, soit une agressivité empreinte de rivalité, de rapports de force, de relation en miroir. Clotilde Leguil décrit un hiatus majeur entre le discours courant qui se veut rassurant et un certain rapport à la parole et au signifiant qui va avoir un effet sur le sujet qu’elle nomme efficacité symbolique de la parole. Elle évoque ainsi trois éléments remarquables : le rapport à la parole, la place du symptôme et la manière dont celui-ci va se répéter dans le transfert. Elle montre en quoi, dans la pratique de Paul Weston, l’analyse est absente et conduit au désastre, aux acting-out et aux passages à l’acte.

Les problèmes relationnels, les symptômes évoqués par les patients dans la série sont, le plus souvent, intriqués aux évènements de la vie courante et racontés sur le mode du bavardage à propos du quotidien.

Les situations sont choisies et souvent présentées de manière caricaturale. Dans ces conditions il est évidemment périlleux d’établir une argumentation à partir de ce qui nous est montré.

Avancer que Paul Weston ne serait pas à l’écoute de l’inconscient et que c’est ce qui ferait échouer ses cures me semble à certains endroits judicieux et à d’autres précipités.  » Qu’y a-t-il dans la parole de tellement redoutable pour que, si souvent, l’homme choisisse de l’accepter pour la faire bavarder plutôt que de la faire parler ? » pourrait être l’interrogation de l’auteur. Le personnage de Paul énonce la règle : vous avez besoin d’un thérapeute et de quelqu’un qui s’occupe de vous, je ne peux pas faire les deux à la fois.

Paul veut certes trop bien faire et il est très embarrassé quand ses patients semblent sourds à ses interprétations et tentatives d’approche de leur inconscient ou de mise en perspective des questions soulevées au cours de la séance. Son interrogation est bien la suivante :  » comment se positionner avec des patients dont le souci immédiat est d’avoir des réponses à leurs questions, des  » yes or no », des  » having a abortion or not having an abortion. », comme dans le cas de Jake et Amy, un couple qui consulte, et vient juste chercher la réponse d’un psy à leur question : avorter ou ne pas avorter. Le mari notamment, Jack, ne vient pas pour entendre ce que le thérapeute peut déplacer, il vient chercher un assentiment, il est très agressif, et dès le départ le malentendu s’installe. Ce que Paul Weston tente de lui faire entendre :  » Regardez comme vous me coincez pour que je vous donne la réponse que vous n’avez pas envie d’entendre. Si je devais vous dire là maintenant, je vous dirai de faire pratiquer un avortement. » (« I think you should get a abortion. ») Le Jack en question l’entend comme une sentence réelle mais pas du tout comme une phrase prononcée sur une autre scène, imaginaire, pour le décaler, le fait réagir… D’où la répétition du malentendu perpétuel. Paul va trop fort, trop vite, et en lieu et place d’interprétation, se trompe de scène. Ce sont ces malentendus répétés qui m’ont fort intéressée dans la série, mais plus comme une mise en relief des erreurs d’interprétations ou de pratique qu’une opposition claire et nette entre psychothérapie et analyse. Pour des soucis de scénario, je suppose qu’il était aussi plus facile de mettre en scène des thérapies interpersonnelles ou le psy s’expose, se plante, se lâche, qu’une analyse dans le silence ponctué de quelques relances et interprétations, ce qui serait sans doute devenu très vite ennuyeux.

La série décrit un psy qui a perdu son chemin, au point de commettre des fautes d’éthique grave, dont un passage à l’acte avec une de ses patientes. On pourrait résumer Paul à  » tout ce que vous avez voulu savoir sur ce qui n’est ni de l’analyse, ni de la psychothérapie, sans jamais oser le demander. » Par contre, remonter le cours de la vie de Paul Weston et permettre ainsi de comprendre les raisons pour lesquelles il commet un certain nombre d’erreurs me semble très bien décrit dans la série. C’est le thème d’un des films de Nani Moretti, la chambre du fils, qui raconte l’histoire d’un analyste qui finit par constater qu’il ne peut plus entendre ses patients après le décès de son enfant. Le fait qu’il soit analyste ou qu’il exerce la psychanalyse ne le protège pas des effets dévastateurs provoqués par ce deuil. Un psychanalyste reste un être ordinaire, soumis aux aléas de la vie.

Dans une cure analytique l’analyste est parfois pris pour un thérapeute ou un conseiller. C’est la manière qu’il aura d’entendre cette parole qui va déplacer la demande. Mais une cure ne me semble pas être ou ne pas être purement analytique en tant que telle, comme il n’y a pas d’être analyste. C’est en cela que ce livre m’a apporté des pistes de réflexions sans que j’adhère forcément à l’argumentation dans ses aspects trop démonstratifs.

Clotilde Leguil écrit :  » la série semble viser non pas ce qu’il y aurait d’impossible dans la psychanalyse mais ce qu’il y a d’insupportable pour le psy lui-même en tant que personne. » Je ne sais pas quelle est la visée de cette série, mais elle a le mérite de donner à penser. L’exercice toujours périlleux est d’ouvrir des interrogations sans tomber dans les travers d’une psychanalyse du dit psy, héros de la série. Le livre me perturbe justement lorsque l’auteur utilise certains détails et certaines répétitions mises en scène pour leur donner une interprétation qui va (trop ?) dans le sens global de son argumentation. C’est dommage, car il me semble que l’écriture commet la maladresse de s’approcher d’une forme de psychanalyse appliquée qui contredit à mon sens le concept même d’interprétation proposée en analyse. (Un patient qui crache son café sur la table basse, une autre qui vomit, ou laisse sa pizza sur la table basse, seraient des signes qu’ils vomissent et rejettent leur psychothérapie. Ou les fausses couches des patientes qui seraient des signes des ratages de la psychothérapie. Ou le propos sur l’absence des pères.) Ce sont ces passages qui me dérangent dans le livre car ils abîment le propos même et le sujet globalement très intéressant, dont la question reste ouverte et essentielle, auquel l’auteur a le mérite de se coller avec audace : quand est-t-on en analyse et en psychothérapie, et qu’est ce qui dissocie profondément ces deux pratiques ? Ce sont bien des pistes de réflexions qui méritent que l’on s’y attarde.

 

Remarques sur une problématique de l’éthique de la psychanalyse

Le séminaire de J. Lacan sur l’éthique de la psychanalyse distingue cette dimension de celles de la déontologie, de la morale et des lois de la Cité. Opportunément me semble-t-il, car ce qui est en jeu dans ce qu’il vient de spécifier »éthique de la psychanalyse » concerne au premier chef l’objet et l’acte psychanalytique ainsi que la question de la fin et des fins d’une psychanalyse. C’est dire que la question éthique est inhérente à la pratique de la psychanalyse. En savoir plus

Au commencement était la haine…

Et, elle est apparue au sein même de la fraternité, si nous attachons quelque valeur d’enseignement à ce que nous incite à penser ce moment mythique, où Caïn tue son frère Abel. Caïn n’ayant pas supporté que leur père ait témoigné une préférence pour ce frère. Cette haine semble donc avoir pour ressort ce sentiment éprouvé d’une dépossession, réelle ou imaginaire, au profit d’un autre. Notons que, dans ce cas comme souvent, cette dépossession est celle de l’amour d’un Autre dont on va se sentir injustement privé. Saint-Augustin l’évoque aussi dans un passage des Confessions où il constate l’expression d’une rage haineuse sur le visage d’un enfant, ne parlant pas encore, alors qu’il assistait à la tétée de son cadet. En savoir plus

Incidences du lien social des psychanalystes sur la transmission de la psychanalyse

L’analyse du futur analyste s’est imposée à Freud dès lors que sa pratique lui appris que les résistances sont, au premier chef, celles de l’analyste. Simultanément il lui apparu tout aussi nécessaire d’institutionnaliser le lien social des analystes par la fondation de l’IPA pour, entre autres, attester de la formation de ses membres. En savoir plus

L’inventivité du symptôme

En attendant Lille…

Lorsque Freud prit la plume pour affirmer la légitimité de la psychanalyse pratiquée par les non-médecins, il la justifia par la situation inédite des praticiens d’une « science  nouvelle » qui, de ce fait, n’avaient pu être formés à l’exercice de leur profession par l’Université. Aujourd’hui, la psychanalyse laïque ne peut plus se prévaloir ni de la nouveauté, ni de la science, mais seulement des conditions spécifiques à la transmission de la psychanalyse dont chacun sait qu‘elle repose, au premier chef, sur l’analyse du futur analyste. Toute ingérence extérieure  qui se proposerait d’en contrôler l’effectuation, en dévoierait le cours. En savoir plus

La psychanalyse et la notion de spiritualité

La psychanalyse et la notion de spiritualité

Séminaire de novembre 2013

Isabelle Carré

« Nous nous sommes attaqués à une question très neuve, la preuve de l’existence de Dieu et nous sommes arrivés à la conclusion que nous étions les élus et que nous avions une mission auprès de vous…» C’est bien la question que nous pourrions poser : «qu’est-ce que croire ?»

Depuis peu, certaines revues ont trouvé un nouveau Dieu : la spiritualité, elle est à toutes les sauces ; difficile d’ouvrir une revue de psychologie, de sciences humaines ou de philosophie sans tomber sur ce terme employé de manières plus que multiples, comme un signifiant insistant, dans certains aspect de la méditation, du yoga, de la spiritualité laïque, ou dans des formules comme « la méditation est la nouvelle psychanalyse », qui glissent malgré eux et tombent parfois, mais fort heureusement pas toujours, dans les rets du positivisme. Il existe une myriade hétéroclite de pratiques visant à spiritualiser l’être humain. Mais il manque comme une pièce au puzzle, ou une parole sur ces mots apposés au point qu’ils ne signifient plus rien. David Servan Schreiber écrivait en 1999 dans Guérir :

« Les chanceux trouvent un peu d’écoute et de compréhension sur l’oreiller ou sur le divan. Pour les autres, c’est chacun sa merde. Dans le temps, on priait pour se plaindre ou implorer un coup de main; maintenant on avale Valium ou Prozac, et l’on sent bien qu’il manque une pièce au puzzle. Au tournant du siècle, on parle de plus en plus de spiritualité, mais l’on ne sait pas précisément ce que c’est. Mot valise dont on peut sortir ce qui nous arrange: écoute inspirée d’une cavatine de Schubert méditation zen, contemplation de la voûte étoilée – avec variante collective en cas d’éclipse -, lecture de Krishnamurti, orgasmes simultanés les yeux dans les yeux, odeurs d’encens, chants rythmés pendant une visite papale… Et pour ceux qui se sentent isolés, adhésion aux témoins de Jéhovah? »

Nous pourrions y associer la religion, la sagesse, le sacré, la beauté, la sublimation… Dans la religion chrétienne, la spiritualité appartient à l’instant présent, mais ni à l’espace, ni au temps, c’est l’ouverture de l’homme à l’Eternel. Dans la religion, l’absolu est en général incarné par une personne, même symbolique.

Par ailleurs, penser à quelque chose de divin dans le monde et dans la vie n’implique pas forcément d’être athée, être croyant et athée n’est pas antinomique. Croyance et athéisme sont souvent trop facilement opposés, la croyance impliquant la dimension de foi. Certains évoquent aussi la nécessité d’avoir foi en la psychanalyse, d’y croire donc, ce qui me semble totalement inapproprié.

Cela n’empêche pas de penser qu’il y a une forme de quête spirituelle dans la vie, sans nécessairement qu’il y ait quelqu’un pour l’incarner. Le bouddhisme est une religion athée.

Nous pouvons aussi citer divers exemples de pratique religieuse. La kabbale serait, dans sa définition, « ni une religion, ni une doctrine fermée, mais un art de vivre, une philosophie, une médiation », le soufisme viserait à spiritualiser le quotidien, le bouddhisme et le taoïsme aurait comme voie celle de se laisser remuer par l’infini. Le Wabi dans l’art japonais, fait de solitude et de désolation, existe dans la pauvreté des choses, symbolise aussi une authentique profondeur spirituelle. A l’inverse, le refus de toute spiritualité – volontaire ou de fait – est, de nos jours, plus répandue. Il est parfois plus simple d’éviter les questions qui nous dérangent et de les éviter, ou trouver des ersatz de solutions immédiates. Voici ce que j’ai lu récemment dans un article qui se voulait faire le bilan du devenir des enfants des psychanalystes : « cette façon d’observer à la loupe tous ces petits symptômes leur fait prendre une importance considérable, les enferment dans une conception pathologique d’eux-mêmes et aurait même tendance à les renforcer. Analyser un état de fait n’aide pas à le changer. La psychanalyse se contentant de mettre à jour les mécanismes de l’inconscient sans proposer de méthode active de changement, risque de faire prendre aux symptômes une importance démesurée. » Cette conception totalement erronée de l’analyse mérite que nous la disséquions, car elle témoigne d’un discours d’ignorance, de peur, de crainte, sans compréhension même de la visée d’une analyse, qui est tout aussi bien acquérir ou retrouver une belle liberté, de penser et de vivre, sans être ficelé dans les méandres de ses névroses ou de ses symptômes. Analyser n’est pas mâcher comme un ruminant, brasser et régurgiter. L’analyse est une démarche, certes longue, mais qui amène à se libérer de ses propres emprisonnements internes, à vivre de surcroît avec plus de légèreté et de spontanéité. Et prendre conscience de ses névroses ne veut pas dire vivre le nez rivé sur leur analyse perpétuelle et infinie avec une vieille loupe que l’on se refuserait de lâcher.

Bref, mieux vaudrait oublier, ne pas brasser ce qui fait mal, ne pas parler de ce qui ne va pas, et tout ira bien dans cette quête.

 

Ce qui surprend d’emblée, c’est que cela semble se passer hors langage, dans l’éprouvé, le ressenti qui veille à chasser l’angoisse, dans le langage du corps. Certes il est plus rare de parler du langage du corps en psychanalyse, à l’inverse il est fréquent d’oublier la place des mots dans ces pratiques qui se préoccupent du corps.

Si l’on prend l’exemple de ces thérapies, et de certaines pratiques religieuses (car il y a à l’inverse des religieux surprenant dans leur manière de laisse le vide, notamment chez les mystiques), il y a quelqu’un pour occuper la place, par sa parole, pour nous dire ce qu’il s’agit de faire ou de ne pas faire.

Il s’agit quasi d’une formule qui prétendrait dire : « ce que j’ai perdu, l’autre le détient, et il suffit de lui demander correctement  pour l’obtenir. ( il suffit que je vienne vous voir pour changer mon compagnon, ma compagne, changer pour que ça tienne, même si c’est intenable , ou que je change me façon de vivre, de respirer…) En  psychanalyse,  c’est lorsque nous sommes dans le ressentiment que cela se matérialise le plus. Lorsque nos patients n’ont pas la réponse qu’ils souhaitent ou que le monde ne répond pas à leur attente, la frustration agite son masque. Cette non-réponse de l’Autre nous laisse en quête. La spiritualité reposerait sur l’existence de ce rien,  l’autre n’existe pas, est comme un lieu vide. Mais un vide qui n’aurait pas le sens d’un rien absolu, plutôt un vide de sens, de savoir.

Chacun peut immobiliser et stériliser son existence dans cette quête, ou choisir de se confronter à ce lieu où cela ne répond pas, ou pas comme je le désirerais.

C’est dans ces imperfections, ces aspérités, ces fêlures du langage, que nous nous éveillons à cet autre nous-même.  Cela n’a rien à voir avec l’idée de passer sa vie à traquer ses symptômes, ou s’en réjouir et s’immobiliser dans cette posture.

Avoir foi en l’inconscient ne signifie pas éprouver, ressentir les mécanismes de l’inconscient comme on éprouve ou on ressent la présence divine. Être déplacé par les manifestations de l’inconscient n’a rien à voir avec le fait d’y croire. Dans les associations d’analystes, les dispositifs tentent lorsque rien n’en est trop attendu justement, de faire émerger quelque chose d’imprévisible, qui évite l’incarnation du savoir par un seul. Ce qui ne réussit pas toujours !

C’est en cela qu’une psychanalyse de doit pas trop forcer, se forcer à donner du sens, mais bien plutôt à accepter que tout cela donne accès à un petit tas de secrets qui n’a pas beaucoup de sens, même pas ceux auxquels nous nous sommes vainement accrochés, les fameux «  c’est à cause de ma mère, de mon père…

Certes la psychanalyse n’a rien à transmettre : aucun savoir, aucune valeur, aucune foi.

La psychanalyse au fond serait comme une quête spirituelle sans but, ce qui ne veut pas dire perdue. Une place vide, sans filiation, sans paternité. On passe notre temps à rejouer le symptôme autrement, à écrire cet impossible, à le déplacer dans la parole.

Lucien Israël écrit l’importance qu’il y a à transmettre un texte écrit, fût-ce le texte d’un rêve. « Le texte d’un rêve est une création, une prophétie. Le prophète ne transmet pas. Il lance, loin devant lui, et le plus souvent à son corps défendant une parole, un texte, dont il sait bien que peu l’entendront, que la plupart le déformeront, le récupèreront ».

 

Cette notion théorique du lieu vide de l’autre, dont témoigne l’émergence d’une spiritualité laïque.

Le film de Nani Moretti, « Habemus Papam », pose joliment ces questions d’incarner et de jouer le rôle du pape. À l’aube de la démissions de Benoît XVI,  le pape serait-il proche de dire qu’il n’incarne qu’une fonction et qu’un temps défini qui ne s’achève pas avec la mort physique, même lorsqu’un homme peut l’exprimer et le dire s’il en a maturé la pensée ? La fonction papale incarne une représentation, donne un rôle de représentant, qui est un mélange d’ordre spirituel, mystique, bien avant d’être politique Dans l’enceinte de la Chapelle Sixtine, les cardinaux dans le conclave choisissent un guide, et la névrose du personnage de Moretti est de ne pas se sentir à la hauteur de ce qu’on lui demande: incarner Dieu tout simplement en son Nom et jusqu’à sa mort.

Dans la religion, l’absolu est et a une personne. André Comte-Sponville parle quant à lui de spiritualité qui n’a d’autre absolu que le réel. La spiritualité c’est la vie de l’esprit dans son rapport à l’éternité, l’infini, l’absolu. Penser le rapport à l’immanence, ce qui est inhérent, fait partie de la nature d’un être, et l’interroger est de l’ordre de la métaphysique, l’expérimenter et le vivre serait la spiritualité.

Nous sommes donc dans cette démarche de spiritualité athée, sans Dieu, débarrassée des dogmes de leur rigidité, de leur absence de déplacement intellectuel. C’est ce que Romain Rolland appelait le sentiment océanique. Une analyse nous aide à cheminer avec nos démons intérieurs et à aboutir à faire avec.

 

Prenons pour exemple les dix commandements de la bible, que nous sommes inviter à respecter par amour pour Dieu le père qui en échange en quelque sorte, nous garantit de sa protection. Comme nous l’évoquions, nous naviguons entre deux dimensions pleines, le plein d’amour et de respect des dogmes de Dieu, ou le plein de crainte en cas de non respect des codes.

Il y a quelqu’un pour occuper la place. En psychanalyse, lorsqu’on parle de transmission, il est bien question de cette place vide, sans filiation, sans paternité ou en tout cas un moment ou le fils se sent étranger du père. C’est une manière de faire avec le réel que Lacan a théorisé.

L’Inconscient en ce se s’est sacré, est le sacré, insaisissable, mais toujours là, sans qu’on puisse jamais le fermer, le cerner, le contrôler.

Les patients qui cherchent à tout prix à s’enfermer dans le sens nous donne du fil à retordre car ils empêchent la pensée d’émerger : « ce que vous dites là, ça veut donc dire que…là vous jugez ma mère, mon père, ou vous les soutenez… »

Les vies ne peuvent pas se réduire à ce que l’on croit savoir ou percevoir, ils gardent leur part de mystère et de non sens.

 

Enfin,  je dirais que nous sommes tellement remplis, au sens oral du terme, d’idées préconçues, de pensées lénifiantes sur tout et n’importe quoi, surtout sur la question de l’analyse, que parfois, nous pourrions faire l’aumône d’un peu de silence.

Je terrminerai par un texte critique du livre de Jean Allouch. Prisonniers du grand Autre, l’ingérence divine I. L’Ingérence divine….Ou s’en dispenser en psychanalyse. Et rien n’est moins sûr nous dit l’auteur.

Franchissant les limites de la littérature psychanalytique, Jean Allouch cherche, dans une démarche analogue à celle de François Jullien, sinologue, à questionner le rapport entre christianisme et psychanalyse. Il apporte une réflexion et une élaboration dense, se promenant de Lacan à Freud, mais aussi, au fil des citations et du développement de ses pensées, en se référant à Claude Levi-Strauss, Jean Hyppolite, Lee Edelman, Erri de Luca, Jacques Alain Miller, Kierkegaard, Héraclite, Aristote, Gershom Scholem, Heideggger, Jean-François Lyotard, Merleau-Ponty, Pier Paolo Pasolini, Didier Anzieu, Elisabeth Roudinesco…Puis de manière plus détaillée J.L. Marion, J.C. Bailly , et Pier paolo Pasolini. Jean Allouch souligne lui- même le caractère inhabituel des auteurs cités qui peuvent dérouter un peu mais apportent un éclairage étranger et différent même s’il est complexe. Il commence par cette acception :  » L’homme, quand il fait ce qu’il désire, ne fait pas ce qu’il veut. » Qui conduit à cette question : Que vient faire la spiritualité quand on tente de la frotter au mystère de l’inconscient ? Et comment la psychanalyse tente-t-elle de se débarrasser de Dieu tout en ne cessant parfois de se cogner à la question du Nom de Père, des idoles et des maîtres spirituels dans leurs chapelles respectives ?

La spiritualité est très en vogue dans les thérapies « de pleine conscience », dans celles utilisant la méditation, elle ne peut être réduite pour autant à un signifiant faisant effet de mode. Il est fort opportun qu’un analyste se penche de la sorte sur la question où la dimension d’intrication avec l’inconscient est souvent laissée pour compte sur le bord de la route.

Si nous prenons une définition simple de la spiritualité, elle s’évoque comme la partie la plus élevée de notre vie psychique, mais aussi comme l’inconnu, l’imprévisible, l’infini, l’éternité, l’absolu. On parle parfois de spiritualité laïque ou de mystique laïque. Pascal disait :  » il y a deux excès : exclure la raison et n’admettre que la raison. »

Jean Allouch prend différents angles d’approche pour se pencher sur un tissage possible avec la psychanalyse, mais il précise que ce n’est ni de l’ordre d’une ou des croyances, de la foi, mais bien d’un au-delà :  » L’Autre n’existe pas, quel que soit le nom qu’on lui donne (Être, Dieu, Père, Jacques Lacan.) » Mais qu’est ce que le divin et ce qu’il appelle l’ingérence divine s’y maintient-elle sous couvert de divers concepts tels que l’Autre, le Nom du Père, la temporalité de l’histoire ? Car, si Dieu est mort, sa présence persiste cependant sous une forme fantomatique, dans cet espace que Lacan désignait comme celui de « l’entre deux morts ». Peut-on alors s’en défaire et à quel prix ?

Jean Allouch analyse la réflexion de Lacan au cours de son enseignement sur la question de Dieu, l’Autre divin. La guérison de l’homme quant à cet appel de l’Autre, cette deuxième mort de Dieu ne résiderait-elle pas dans un délaissement de l’histoire d’un monde pensé comme un tout universel en se réglant plutôt sur le divers où chacun invente une façon singulière de faire avec la perte ? Ne résiderait-elle pas dans un vidage de Dieu du lieu de l’Autre en faisant place à la Femme- pas- toute, castratrice du mâle, mais non encore existante, comme l’avance Jean Allouch en prenant appui sur le roman récent « Solaire » de McEwin ? Puis il convoque, de façon non exhaustive divers auteurs, tels que M.F Lacan, frère de Jacques Lacan et bénédictin, tout en revenant avec humour sur le passé de Lacan avec le Vatican. Plusieurs auteurs sont ensuite invités : Bernard Sichère qui, après un passé maoïste fait paradoxalement un retour vers le christianisme et une croyance en une éternelle actualité de la révélation chrétienne. J.L Marion, théologien postmoderne catholique substitue le Bien ou l’Amour de l’être au nom propre de Dieu. Dans son livre « L’idole et la distance » paru en 1977 aborde aussi la place de l’analyste pas plus idole, objet de culte, qu’icône, plutôt en retrait, permettant ainsi de dévoiler une demande sous la demande. Cette répétition des demandes laissées sans réponse finit par circonscrire le vide et un certain désir. Puis J. Ch. Bailly, poète, «écrivain, dramaturge se questionne lui aussi sur la mort des dieux. Comment effacer jusqu’à leurs traces et passer du vide laissé par leur mort à un « ouvert ». Ne plus « penser à lui, ou à eux, et à nous et s’ouvrir à ce qui n’est ni lui, ni eux, ni nous et à ce qui n’est ni à lui, ni à eux, ni à nous, et qui pourtant nous accueille : nous vivants, et lui, ou eux, morts ».

Enfin, les références à Pier Paolo Paolini et à son langage cinématographique laissent à loisir le désir de découvrir cet auteur qui lui aussi était marqué par le catholicisme, comme Lacan : » l’un et l’autre savent que l’on ne dégage pas de la question de Dieu, de ce Dieu, en déclarant par exemple simplement un certain jour que l’on n’y croit pas, ou en croyant n’y avoir jamais cru. En délaissant Dieu, on perd la spiritualité… » Spiritualité au sens d’une appartenance à la mythologie chrétienne, hors de sa réduction dans la religion. Le terme est sans doute si complexe que l’auteur n’en amorce que des approches possibles, un peu floues parfois, mais qu’il tente d’illustrer par les différents auteurs dont il s’inspire pour penser.

P.P.Pasolini, marqué par la chrétienté, montre dans « Théorème » qu’il peut se trouver un homme jouant, à un certain moment le rôle déstabilisant d’un Dieu et provoquant une remise en question drastique de la vie de ses hôtes.

Un chapitre fort intéressant interpelle  » Une réponse chrétienne à la mort de Dieu » qui permet de revenir à la question. « Car Dieu est mort, mais quel dieu ? La notion d’un dieu qui peut disparaître n’est-elle pas contradictoire avec l’idée même de Dieu ? Dieu n’est mort que s’il peut mourir. » Il rappelle que ceux qui ont été habités dans leur pensées philosophiques par cette mort, Nietzsche, Hegel, Hölderlin, Heidegger, ont reconnu en elle la manifestation paradoxale du divin. Dieu mort est-il l’idole et pas l’icône ? Jean-Luc Marion dans son livre , “l’idole et la distance » paru en 1977 aborde aussi la place de l’analyste pas plus idole qu’icône, plutôt en retrait, permettant ainsi de dévoiler une demande sous la demande. Cette répétition des demandes laissées sans réponse finit par circonscrire le vide et un certain désir.

Peut-on dire, suivant en cela J.F Lyotard que « Dieu ne sera mort pour de bon, et le chemin – qu’avec mille précautions Lacan indiquait vers l’athéisme – ne sera effectivement parcouru que lorsque l’on se montrera capable, à quelque niveau que ce soit, de vivre sans que cette vie ne soit en aucune façon prise dans un grand Récit religieux, ou politique, historique, philosophique, culturel ? »

Ce livre complexe a le mérite de mettre en perspective la psychanalyse dans le religieux, en butée au réel et au spirituel, et pas encore une fois l’analyse du religieux par la psychanalyse.

La conclusion ouvre cette porte à une proposition ancienne et très actuelle de Jean Allouch, datant de 2007,  » La psychanalyse est-elle un exercice spirituel ? » La psychanalyse absorberait-elle toute présence, y compris celle du divin, dans la représentation ?

André Malraux écrivait-il d’ailleurs :  » le XXe siècle sera religieux ou ne sera pas » ou encore  » le XXe siècle sera spirituel ou ne sera pas ». Cette différence intègre ce concept fondamental qu’est celui de la spiritualité, passerelle vers ses deux prochains ouvrages :  » Schreber théologien » et  » Une femme sans au-delà. » Ce premier volet aux abords théoriques multiples nécessite qu’on s’y arrête, qu’on y revienne car il ne se laisse pas attraper comme cela.

Mais n’oublions pas, comme le rappelle l’auteur en citant Freud : « Je ne crois pas que nos succès thérapeutiques puissent concurrencer ceux de Lourdes, il y a tellement plus de gens qui croient aux miracles de la Sainte Vierge qu’à l’existence de l’inconscient. » (S.Freud )

 

(Jean Allouch exerce la psychanalyse à Paris. Il fut membre de l’École freudienne de Paris jusqu’à sa dissolution en janvier 1980, et contribua aux premiers pas de la revue Littoral. Il est membre de l’École lacanienne de psychanalyse fondée en 1985, et dirige, aux éditions Epel, la collection « Les grands classiques de l’érotologie moderne » qui s’emploie à faire connaître, en France, les études nord-américaines féministes, gay et lesbienne, et la queer theory.)