Lettre aux psychiatres en formation

Une introduction à un entendement possible de la pensée délirante.

L’enseignement au cours de cette année avait pour visée de montrer qu’il y a de la pensée dans l’expérience psychotique et donc un sujet qui tente de se faire entendre et reconnaître par un Autre.
Socialement, le psychiatre, lieu d’adresse du sujet psychosé, occupe cette place de l’Autre( la majuscule dénote l’écart nécessaire d’une écoute pour qu’une parole ne soit pas réduite à son sens le plus immédiat comme dans une conversation). Il importe donc qu’il ait quelques notions des caractéristiques et enjeux du dire dans la psychose. Ceci implique de ne pas réduire la folie à une maladie d’organe ou à un déficit biologique ou psychologique. Bien qu’abandonnée depuis longtemps, l’assimilation historique de la folie à une démence n’a pas complètement disparue de nos préjugés, comme en témoigne le retour d’un intérêt pour les troubles cognitifs dans les psychoses. Nous devons donc en préliminaire revenir sur ce qui caractérise l’expérience psychotique.

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A propos d’un malaise dans la psychanalyse

Un certain nombre de faits semble témoigner d’un reflux des positions occupées par la psychanalyse dans les champs du traitement de la souffrance psychique et de la culture. Elle est ainsi en voie de disparition dans  l’Université et contestée comme référence pour penser le symptôme dans les institutions soignantes. Les psychanalystes évoquent une raréfaction des demandes de cure ; les associations de psychanalystes semblent en panne de vocations et déplorent une certaine désaffection de leurs membres pour la cause psychanalytique.

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Un mystère plus lointain que l’inconscient

« Un mystère plus lointain que l’inconscient »

Note de lecture sur le livre d’Alain Didier WEILL

 

Novembre 2011

Isabelle Carré

Alain Didier Weil est analyste, il a fondé en avril 2002 avec des analystes et des artistes le mouvement « Insistance » qui est un mouvement de recherche sur la part de l’être parlant mise en jeu dans l’acte de création.

Alain Didier Weil est l’auteur de multiples livres, articles, créations artistiques. Il a écrit, parmi d’autres… » Les Trois Temps de la Loi », auquel il se réfère dans ce texte comme une relance, » Lila et la lumière de Vermeer », « l’inouï de la note musicale, l’invisible de la tache de couleur du peintre, et l’impondérable du pas de deux du danseur. » (Alain Didier WEILL, « Lila ou la lumière de Vermeer » 2004), des pièces de théâtre, dont un volume vient de sortir en 2010. (« Vienne 1913 », 2006, « Jimmy », 2001, « L’heure du thé chez les Pendlebury », 1992… etc) et le bien connu « Quartier Lacan », Denoël, 2001.

L’écriture d’Alain D.W. a gardé toute sa limpidité et son éclat depuis « Lila et la lumière de Vermeer », qui reste sans aucun doute un livre à part dans les écrits récents sur la psychanalyse. Nous retrouvons les thèmes précieux à Alain Didier-Weil, mais ce texte n’est pas une redondance des écrits précédents, même si certaines pistes se répètent, se parcourent de nouveau et se rejouent plutôt. Mais c’est bien évidemment en répétant que vient l’essence de la pensée, et que se produisent les déplacements psychiques.

Dans un mystère plus lointain que l’inconscient, Alain DW fait le pari de nous étonner, et ne cesse de continuer de commencer et de recommencer. Son texte débute par la question originaire « pourquoi ? » « lorsque le langage s’empare de l’infans, de celui qui se destine à devenir parlant. « Ce pourquoi, au-delà de la curiosité et de l’étonnement, ne porte pas sur l’espoir d’une réponse, mais dans ce qui se révèle à lui dans la possibilité que ses parents n’aient ni la réponse, ni le savoir » Ce désir d’inespéré, l’auteur l’appelle le désir x, et c’est ce déploiement qu’il questionne. Viennent au fil du texte des éclaircissements précieux sur le cheminement de la pensée lacanienne, l’invention du réel, la notion de jouissance autre, celle qui se révèle, différente de la jouissance qui se dévoile dans les effets du langage et de l’inconscient.

Il revient et établit ainsi le lien avec ce qui est une des trouvailles centrale de « Lila et la lumière de Vermeer ». Ce que révèle l’inouï de la note musicale, l’invisible de la tache de couleur du peintre, et l’impondérable du pas de deux du danseur, qui reste un bien bel énoncé. Bien que parfois très ardue sur le plan théorique, l’écriture ne s’éloigne que parfois de la clinique pour mieux y revenir, notamment autour de l’inefficacité du mot dans certains délires, là où la résonance musicale produit un effet.

L’auteur tente de creuser la théorie, de la malaxer, d’en faire une pâte plus fluide, digeste, et il est sans doute inutile de tenter de tout vouloir capter pour suivre le cheminement de sa pensée, mais bien plus propice de prendre ses propres pistes à partir de celles qu’il propose.

Nous trouvons notamment une vision décalée de la pulsion, comme mouvement sans repos, poussée incessante, perçue au travers de la musique et de la danse : la psychanalyse agit par le mot. Or, dans certains délires, c’est bien le son et le rythme d’un tambour qui agissent, là où les mots sont sans effet. C’est donc un nouvel espace qui s’ouvre, souvent peu abordé dans les écrits analytiques : « la psychanalyse, qui reconnaît l’impuissance du mot à soustraire, grâce à l’interprétation, le mélancolique à son délire, n’a-t-elle pas à se poser la question suivante : si le mot ne détient pas le pouvoir d’exercer une réversibilité sur ce qui a été forclos, comment rendre compte du fait qu’un son rythmé a ce pouvoir ? »

Vient ensuite un chapitre sur le traumatisme, qui peut ramener le sujet au rang de déchet, avec l’impossibilité dès lors d’en sortir seul sans en passer par la scansion du signifiant qu’il appelle sidérant, qui dispose du « pouvoir d’indiquer qu’il existe « un ailleurs » (dritte person) vers lequel aller pour quitter la prison traumatique. » Cette question d’un au-delà permet seule d’envisager comment l’être peut ne pas se réduire à ce à quoi on l’assigne. Il cite cette phrase terrible d’Etty Hillesum qui écrivit à propos des camps nazis : « je suis auprès des affamés, des persécutés, des mourants, je suis aussi près du jasmin et de cette part de ciel bleu derrière ma fenêtre… J’ai une certitude : je trouve la vie belle, digne d’être vécue et riche de sens en dépit de tout. » C’est bien là qu’est la question : comment ce déplacement est-il parfois possible, cette chose énigmatique qui n’est pas enfermable au simple concept de sublimation. C’est d’ailleurs un peu le thème du dernier Woody Allen, « vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu. »

Dans le chapitre suivant sur « la réponse », il laisse la chance aux questions, car lorsqu’un monde perd toute complexité, toute capacité d’étonner, il cesse bien de l’être, questionnant. La vignette clinique de la femme tachée lui permet d’aborder des réflexions sur la nudité, le voilement, le dévoilement, la parole comme manifestation parlante de ce qui a disparu et s’est voilé, en passant par des questions sur des symptômes comme la peur de parler en public, de rougir, d’être mis à nu. Qu’est-ce qui différencie notamment le regard de la fascination et celui non fascinable que pourrait être celui de l’analyste ? Son cheminement dense mais clair le conduit à distinguer deux types de symptômes, les uns plutôt « freudiens », les autres plutôt « lacaniens » : ceux qui sont liés à des évènements historiques, donc interprétables et ceux qui « ne sont pas abordables par l’histoire du sujet, mais par sa structure originaire, et appelant la nomination du réel », ce qui ouvre de nombreuses perspectives de réflexion à prolonger.

Sans dévoiler la suite, l’auteur nous entraîne dans un cheminement passionnant du symptôme au sinthome, sans nous laisser dans un état de fascination hypnotique, même s’il est fort utile de s’accrocher et de ne pas avoir peur de se perdre un peu, de tomber, car « face à l’impossible, il est cependant possible qu’une autre voix prenne la parole. » Le sinthome prend les formes d’une invention de ce qui a chuté comme symptôme, ou d’un signifiant nouveau, d’une nomination du réel qui ne renvoie pas à un autre signifiant, comme « quelque chose qui va plus loin que l’inconscient. »

Juste une critique, qui tombe un peu nue (« mais de quelle nudité s’agit-il ? ») : les références mythiques et bibliques parfois très nombreuses effacent parfois la lisibilité du texte, même si elles sont sans doute un détour nécessaire à l’auteur pour élaborer sa pensée et la transmettre. Mais une telle culture déroute, amuse et transporte aussi sans pouvoir s’apprivoiser ou se maîtriser, éveillant l’originaire « pourquoi » de l’enfant qui n’attend pas forcément la réponse.

Dans le dernier chapitre, il aborde le lien à nos différents héritages culturels, bibliques, grecs et chrétiens, mais aussi d’ordre politique depuis le siècle des lumières. Il traduit la contradiction entre l’enjeu des traditions et celui des lumières, et fait un parallèle avec le fameux « Wo es war soll ich werden » freudien. « là où c’était, j’ai à devenir. » Il établit des passerelles avec la question de la liberté qui se pose pour tout un chacun devant ce qui devient possible, et peut s’entrevoir aussi dans une cure analytique :

« Si l’angoisse est possible, c’est que l’expérience de liberté qui s’ouvre quand il n’y a plus de culpabilité est l’occasion d’une crainte radicale. Devant quoi ? Devant la possibilité offerte au sujet de procréer une existence nouvelle et de voir jaillir le mystère de ce qu’il y a de plus réel chez l’humain. L’énigme d’une telle expérience est que le sujet humain peut être plus effrayé par l’appel à dire oui au droit d’exister que par l’injonction mortifère de lui dire non »

Un livre multiple, tantôt poétique, tantôt conceptuel, parfois trop, oserais-je, mais sans doute faut-il aussi laisser de côté cette résistance bien commune, un livre très clinique aussi, musical, qui suit la cadence des pensées de celui qui écrit et nous entraîne dans son désir de partager et de transmettre.

 

 

 

 

Quelques remarques sur la réglementation de la pratique des psychothérapies

L’usage du titre de psychothérapeute est maintenant régi par le décret paru au J.O. du 22 mai 2010. Il ne s’agit pas seulement d’un titre qu’on exhibera à coté d’une qualification professionnelle actuellement en usage, mais d’une nouvelle profession qui coexistera dans le champ de l’offre d’écoute et (ou) de soins avec celles des psychiatres, des psychologues et des psychanalystes. Cette nouvelle profession a été voulue et imposée par le pouvoir politique. Il importe que nous prenions la mesure  de cet acte, de ses incidences sur la pratique et la transmission de la psychanalyse. Il se peut, par ailleurs, que des psychanalystes ne puissent travailler en institutions médico-sociales que sous ce titre. Cette situation devrait  amener les associations de psychanalystes à penser leur place et leur fonction à l’égard du pouvoir politique et de la Cité en produisant un discours susceptible de faire entendre la singularité de l’acte analytique .

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Les amoureuses

Voyage au bout de la féminité.

Clotilde Leguil.

Ce livre sympathique trace le parcours cinématographique de trois héroïnes de films, suscitant une occasion de s’enfermer dans une salle obscure pour fuir la chaleur oppressante d’un début d’après-midi d’été, ou une rentrée un peu bousculée et bousculante. Ce livre a donc pour sujets des personnages imaginaires, des figures féminines tout droit surgies de l’inconscient et de l’écriture de leurs scénaristes et réalisateurs, des femmes fictives mises à la question clinique par l’auteur, avec précision et justesse. C’est bien là toute la qualité du livre et pourtant le principal regret que j’ai eu en le lisant: une étude fouillée de chaque film, de ses personnages, Lux, dans Virgin suicides, de Sofia Coppola, Christa, dans La vie des autres, de F. Henckel, et Diane, dans Mulholland Drive de David Lynch, mais qui reste collée à l’écran, et ne va pas chercher d’écho dans la clinique analytique, et reste par là même un peu figée, suspendue à l’interprétation de l’auteur, sans résonance inconsciente. La progression est juste et agréable à lire, ne se noie pas dans ce que JB. Pontalis a toujours refusé, et appelé le langage spécialisé, ce qui rend le texte accessible, mais donne le sentiment par instants d’être bien plus une analyse appliquée qu’une analyse impliquée, lui permettant de vérifier que les concepts freudiens et lacaniens fonctionnent bien et sont superposables, la réalité des concepts prenant le pas ou dépassant pourtant parfois la fiction du film. Il fait souligner qu’analyser des films, comme des romans, est toujours périlleux et qu’il est bien difficile de rester en équilibre sur le fil. Comment continuer à se laisser surprendre par le texte ou les images au delà de l’analyse première et immédiate?

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De quoi le symptôme est-il le nom ?

Le symptôme dans le discours médical nomme un écart observable et quantifiable par rapport à une norme avant même d’être le signe d’un syndrome ou d’une maladie. Les versions successives du DSM reprennent ces exigences de l’ »évidence based medecine ». Leur acte de nomination, qui se prétend purement descriptif, révèle un choix idéologique. En effet, substituer les troubles somatoformes à l’hystérie de conversion revient à rejeter hors du champ de la clinique la dimension du sujet et du désir, telle qu’elle s’exprime dans la demande adressée à un Autre supposé savoir. Que penser d’une prétendue objectivité qui exclut à priori un champ, celui où se manifeste la singularité subjective ? Celle-ci se trouvant, de fait, ravalée à une problématique de l’objet, ce qui a généré dans le social la prolifération de lois de protection de l’usager et institue le juridique comme palliatif à l’absence de réflexion éthique sur la condition subjective. En savoir plus

Identifications et destins des identifications

Journées d’Analyse Freudienne 2009

Freud a choisi le terme d’identification plutôt que celui d’identité pour décrire les différentes modalités selon lesquelles la singularité d’un sujet se manifeste dans sa présence au monde. Ce choix n’est pas anodin, il souligne que ce qui nous distingue des autres est fait d’emprunts multiples aux personnages que nous aimons ou avons aimés. Ce constat issu de l’expérience de la psychanalyse écorne notre narcissisme et s’accompagne d’un sentiment d’incertitude sur notre désir dans la mesure où il n’échappe pas à l’identification. Il se révélera, ce qu’il a toujours été, désir de l’Autre.
Cette présence de l’étranger au plus intime de l’Être est difficilement pensable et acceptable. On comprend qu’elle puisse susciter déni et rejet qui se traduisent dans la réalité sociale et politique par des phénomènes de passions identitaires et xénophobiques. En savoir plus

Les temps logiques du transfert

Ce texte est une reprise d’une intervention dans le cadre d’une table ronde où chaque intervenant devait évoquer les temps logiques du transfert à partir de sa pratique.

L’analyse du transfert passe, à juste titre, pour être ce qui distingue la psychanalyse des différentes pratiques psychothérapiques. Il n’est donc pas étonnant qu’elle se soit imposée au rythme de la constitution de la doctrine freudienne. Absente des Études sur l’Hystérie, négligée dans Dora, elle apparaît seulement en 1907 dans l’Homme aux Rats comme le moteur de la cure et de la résolution des symptômes. En savoir plus

Die Echte Freude

Séminaire I-AEP sur la Passe 2008

En l’an de grâce 1307, sous le règne de Nyctamehrlust 1er, se tint à Paris un Grand Chapitre de la Confrérie des Bons Entendeursaluts. On y vint des quatre coins du monde et une oreille avertie entendit même parler patagon. L’heure était grave. L’influence de la Confrérie était en déclin, battue en brèche par de nouvelles pratiques d’écoute de la misère humaine qui promettaient de faire mieux, plus vite, moins cher et sans douleur. C’est pourtant ce moment que la Confrérie avait choisi pour enseigner ses membres sur la Passe. On nommait ainsi ce passage, dans ce travail d’écoute, où le parlant mute en entendant. Moment, tellement difficile à saisir et à en dire quelque chose, qu’un des frères Jacques dit Ronds-de-ficelle, avait inventé quelques décennies auparavant un dispositif pour en transmettre les effets. On peut s’étonner de l’actualité d’une telle préoccupation pour la Confrérie, alors qu’elle se trouvait dans la situation de la Ville éternelle assiégée par les Barbares. Certains esprits, peu charitables, laissaient entendre que se préoccuper ainsi de sa propre reproduction et imaginer pouvoir en produire un savoir transmissible était une manière de soutenir un fantasme d’éternité hors d’atteinte des turbulences du monde. On touche là le symptôme de la Confrérie et peut être son aporie. Sa passion pour le fantasme ne l’enfermait-elle pas dans un autisme létal ? Mais n’est-ce point là le propre de toute passion ? En savoir plus

Un psychanalyste à l’écoute de la Shoah

ou une métaphore personnelle pour dire la Shoah.

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« Quelle est l’oreille qui entend encore
Ce que les lèvres n’énoncent pas » (L. Aichenrand, Dos Broït Fun Tzaar (Le Pain de la Douleur, Tel Aviv, Peretz Farlag, 1964). cité par Rachel Ertel « Dans la langue de personne ». Seuil, 1993)
Sinon celle du poète ; et du psychanalyste peut-être

Les voix s’élèvent ces derniers temps pour dénoncer le trop plein de la Shoah dans les témoignages et dans la fiction. Est-ce une préoccupation morbide ou opportuniste, ou est-ce une nécessité interne de donner une expression à la trace que l’anéantissement des Juifs a creusée dans la subjectivité ? Mon expérience de psychanalyste me fait pencher pour cette deuxième éventualité : à travers des expressions imagées étranges, des failles dans la langue ainsi qu’à travers des rêves ou des symptômes, j’entends à la fois l’impact de l’horreur et la tentative de se le figurer. En savoir plus